Fondation Jean Piaget

[Autobiographie]


V. 1925-1929

En 1925 mon ancien professeur, A. Reymond, quitte sa chaire de philosophie à l'université de Neuchâtel, et je fus chargé d'une partie de son enseignement, bien que je ne fusse que docteur ès sciences. (Depuis 1921, en tant que privat-docent à la Faculté des sciences à Genève, j'avais aussi enseigné la psychologie de l'enfant). Mes obligations étaient assez étendues, elles comprenaient (à la Faculté des Lettres) l'enseignement de la psychologie, de la philosophie des sciences avec un séminaire de philosophie, ainsi que deux heures de sociologie à l'Institut des sciences sociales. De plus je continuais à enseigner la psychologie de l'enfant à l'Institut J.-J. Rousseau. Comme on apprend en enseignant, je m'attendais à ce que cet horaire très chargé me rapproche au moins de l'épistémologie. En fait pendant quatre ans je consacrai le cours de philosophie des sciences à l'étude du développement des idées tel qu'il peut être observé dans l'histoire des science [p. 15] ainsi que dans la psychologie de l'enfant. La leçon inaugurale que je donnai sur ce sujet a été publiée depuis 9.

Bien d'autres problèmes me préoccupèrent pendant ces années. En 1925 naquit ma première fille, la seconde naquit en 1927 (un garçon les suivit en 1931). Avec l'aide de ma femme je passai un temps considérable à observer leurs réactions et les soumis à un certain nombre d'expériences. Les résultats de cette nouvelle recherche ont été publiés dans trois volumes où il est question principalement de la genèse des conduites intelligentes, des idées de constance objective et de causalité, et des débuts des conduites symboliques (jeu et imitations)10. Il n'est pas possible de résumer ici ces trois livres ; les deux premiers n'ont pas été publiés en anglais, mais le troisième, écrit beaucoup plus tard, est en cours de traduction (et a paru depuis sous le titre de Play, dreams, imitation in Childhood).

Le principal avantage que je retirai de ces études fut d'apprendre de la manière la moins équivoque que les opérations intellectuelles sont préparées par l'action sensori-motrice avant même l'apparition du langage. J'en conclus que pour avancer dans ma recherche sur la logique de l'enfant, il me fallait changer ma méthode, ou plutôt la modifier en dirigeant les interrogatoires sur des objets que l'enfant pouvait manipuler lui-même.

Au cours de ces expériences (entreprises en collaboration avec mes étudiants de Neuchâtel et de Genève), je venais de découvrir que jusqu'à 10-12 ans les enfants ne croyaient pas à la conservation des quantités matérielles, par exemple du poids et du volume d'un morceau de pâte à modeler dont on changeait la forme en l'étirant ou en l'aplatissant. J'avais observé chez mes propres enfants qu'entre le sixième et le dixième mois, ils ne possédaient pas la notion de la permanence d'un objet qui disparaissait de leur vue (une moitié cachée par un mouchoir par exemple, etc.). Entre le début d'une notion de constance ou de permanence des objets matériels et le maniement ultime du concept de conservation des propriétés physiques (poids, masse, etc.) il fallait une série de stades du développement des idées de constance que l'on put étudier dans des situations concrètes plutôt qu'à travers le langage seul. Je ne repris mes expériences sur ce problème que beaucoup plus tard, après mon retour à Genève et avec l'aide d'A. Szeminska et de Bärbel Inhelder.

[p. 16] Avant de quitter Neuchâtel j'avais terminé mes recherches sur les mollusques en éclaircissant un point qui m'avait préoccupé pendant de nombreuses années et qui touchait au problème fondamental des relations entre structure héréditaire et milieu. En vérité ce dernier problème m'a toujours paru être central non seulement pour la détermination génétique des formes organiques (morphogenèse), mais aussi pour la théorie psychologique de l'apprentissage (maturation contre apprentissage) et l'épistémologie. Par conséquent il me semblait indiqué d'utiliser mes connaissances zoologiques pour étudier, ne fût-ce que d'une manière limitée, le problème de la morphogenèse. Je m'étais intéressé à une variété de Limnaea stagnalis particulièrement abondante dans le lac de Neuchâtel et remarquable dans son adaptation au milieu. Sa forme contractée résulte de l'action des vagues qui obligent constamment l'animal à s'accrocher aux roches et provoquent ainsi un élargissement de l'ouverture de la coquille et une contraction de sa spire, cela au cours de la croissance. Le problème était de déterminer si ces caractères étaient héréditaires. L'observation de plus de 80.000 individus vivant dans leur milieu naturel, et de plusieurs milliers élevés en aquarium, me permit de tirer les conclusions suivantes : (1) cette variété n'existe que dans les grands lacs, et dans les parties de ces lacs où l'eau est la plus agitée; (2) ses caractères sont héréditaires et se conservent en aquarium après cinq ou six générations ; une lignée pure en peut être obtenue qui se reproduit selon les lois de Mendel dans ses croisements. Cette variété est capable de vivre en dehors des lacs : j'en déposai quelques échantillons dans une mare, où elle survit depuis vingt ans. L'hypothèse d'une mutation aléatoire, indépendante d'une influence du milieu semble peu plausible dans ce cas particulier puisque rien n'empêche la variété contractée de survivre dans n'importe quel milieu non salin 11. Cette expérience m'a entre autres enseigné à ne pas expliquer toute la vie mentale par la seule maturation!


9[note 9, p.15] Psychologie et critique de la connaissance, « Archives de Psychologie », 1925, 19, 193-210.

10[note 10, p.15] La naissance de l'intelligence chez l'enfant (1937) ; La construction du réel chez l'enfant (1937) ; La formation du symbole chez l'enfant (1945). Ils ont actuellement tous trois parus en langue anglaise.

11[note 11, p.16] Cf. Les races lacustres de la Limnaea stagnalis. Recherches sur les rapports de l'adaptation héréditaire avec le milieu, « Bulletin biologique de la France et de la Belgique », 1929, 18, 424-455 ; et : L'adaptation de la Limnaea stagnalis aux milieux lacustres de la Suisse romande, « Revue suisse de zoologie  », 1929, 36, 263-531.



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Si […] pour en revenir aux hypothèses nativistes concernant les distances selon les trois dimensions, la rétine était le siège d’une estimation innée des longueurs, cela ne signifierait nullement que ce noyau perceptif héréditaire fût capable de déterminer à lui seul la construction de toutes les perceptions et de toutes les intuitions ultérieures de la distance.