Fondation Jean Piaget

[Autobiographie]


VII. 1939-1950.

La guerre épargna la Suisse, sans que nous comprenions exactement pourquoi. Si grande que fut son inquiétude, un intellectuel de mon âge (43 ans), qui n'est plus astreint au service militaire (j'avais été définitivement exempté en 1916) ne pouvait plus que se croiser les bras ou se remettre au travail.

Quand le professeur de sociologie de l'Université de Genève quitta sa chaire en 1939, je fus nommé à son poste sans en être averti ; j'acceptai cet appel. Quelques mois plus tard, Claparède fut atteint d'une maladie qui devait lui être fatale ; je le remplaçai quelque temps et en 1940 je reçus la chaire de Psychologie expérimentale et fus nommé Directeur du Laboratoire de Psychologie (où je trouvai en Lambercier un collaborateur exceptionnel). je continuai à diriger la publication des « Archives de Psychologie », d'abord avec Rey, puis avec Rey et Lambercier. Une Société Suisse de Psychologie fut fondée quelque temps après et j'en assumai la présidence pour ses trois premières années, collaborant avec Morgenthaler pour éditer une nouvelle « Revue Suisse de Psychologie ». Il y avait beaucoup à faire.

De 1939 à 1945 je me livrai à deux types de recherches. Premièrement en assumant la responsabilité du laboratoire rendu célèbre par les noms de Th. Flournoy et Ed. Claparède, je commençai une étude à longue échéance du développement de la perception de l'enfant (jusqu'à l'âge adulte), cela avec Lambercier et divers assistants. Le but de ce travail était de mieux comprendre les relations entre la perception et l'intelligence, aussi bien que de mettre à l'épreuve les assertions de la théorie de la Gestalt (qui ne m'avait guère convaincu en ce qui concerne le problème de l'intelligence). Les premiers résultats de cette recherche, qui est encore en cours, ont déjà paru dans les « Archives de Psychologie » 14 ; ils nous paraissent assez instructifs pour une théorie [p.20] de la structure. Alors que les structures logiques ne portent que sur un ou plusieurs aspects des objets (classe, nombre, poids, taille, etc.) mais de manière complète en ce qui concerne cet aspect, les structures perceptives sont pour la plupart incomplètes parce qu'elles sont statistiques ou seulement probables. C'est à cause de ce caractère probabiliste que les structures perceptives sont non additives et suivent les lois de la Gestalt. Ces structures évoluent d'ailleurs avec l'âge : elles ont un caractère moins actif chez l'enfant que chez l'adulte, et sont plus près des produits de l'intelligence chez ce dernier. Ces faits ont leur importance lorsqu'il s'agit de comprendre l'évolution des illusions optico-géométriques en fonction de l'âge, ou la grandeur de la constance perceptive, etc.

Deuxièmement, en utilisant une technique expérimentale concrète et des procédures analytiques, et avec l'aide de nombreux collaborateurs, je commençai des recherches sur le développement des idées de temps, de mouvement, de vitesse, ainsi que sur des conduites impliquant ces concepts 15.

En 1942, Piéron eut la bonté de m'inviter à donner une série de conférences au Collège de France ; à cette occasion je pus apporter à mes collègues français - cela se passait pendant l'occupation allemande - un témoignage de l'affection inébranlable de leurs amis étrangers. Le contenu de ces conférences parut peu de temps après la guerre dans un petit volume qui a été traduit en anglais, en allemand, en suédois, etc. 16.

Aussitôt que la guerre fut terminée, les échanges sociaux reprirent avec une intensité accrue. Le Bureau International de l'Education n'avait jamais entièrement cessé de fonctionner entre 1939 et 1945, il avait servi en particulier d'organe pour l'envoi de livres éducatifs aux prisonniers de guerre. Pendant la période de fondation de l'Unesco, le Bureau de l'Education participa aux conférences préalables et plus tard aux conférences générales annuelles qui décidaient de la politique d'ensemble et du travail à effectuer par les deux institutions. Après que la Suisse eut adhéré à l'Unesco je fus nommé président de la Commission suisse de l'Unesco par mon gouvernement, et je dirigeai les délégations suisses aux conférences générales de Beyrouth, Paris et Florence. L'Unesco m'envoya en tant que son représentant aux conférences de Sèvres et de Rio de Janeiro, et me confia l'édition d'une brochure Le droit à l'éducation ; je remplis aussi pendant quelques mois les fonctions de sous-Directeur Général chargé du Département de [p.21] l'Education. Quant M. Torrès-Bodet m'offrit ce poste pour une plus longue période, il me mit dans une position assez embarrassante ; en fait il ne me fallut pas longtemps pour choisir entre les tâches internationales et l'appel de ma recherche incomplète : j'acceptai la responsabilité qu'il m'offrait, mais pour quelques temps seulement. J'ai accepté récemment cependant d'être membre du Conseil Exécutif de l'Unesco, ayant été élu à ce conseil à la conférence générale de Florence.

Puisque je parle de relations internationales, je pourrais mentionner qu'en 1946 j'ai eu le plaisir de recevoir un doctorat honoris causa de la Sorbonne ; on m'avait déjà fait cet honneur à Harvard en 1936 pendant les inoubliables cérémonies célébrant le tricentenaire de cette grande université. En 1949 je reçus un doctorat de l'Université de Bruxelles, et la même année, le titre de professeur honoris causa de l'Université du Brésil à Rio de Janeiro. Je ne dois pas manquer non plus de dire le plaisir que je ressentis lorsque je devins membre de l'Académie des Sciences de New York.

Mais les activités de l'après-guerre ne me firent pas négliger pour autant mon travail. Au contraire, j'ai été un peu plus vite de peur de ne pouvoir terminer à temps si la situation internationale venait à se troubler à nouveau. Cela explique le nombre de mes publications. Cette augmentation de ma production n'implique cependant pas une improvisation hâtive : j'ai déjà travaillé sur chacune de ces publications depuis fort longtemps 17.

Tout d'abord, avec l'aide de B. Inhelder, je pus effectuer un grand nombre d'expériences sur le développement des relations spatiales entre [p. 22] deux ou trois ans et onze ou douze ans 18, problème d'autant plus complexe que l'interférence entre la perception et l'action y est constante. D'autre part l'étude des opérations intellectuelles en tant qu'uniques mécanismes mentaux réversibles (par opposition à la perception, aux conduites sensori-motrices, etc. qui sont à sens unique), nous conduisit à examiner les réactions des jeunes enfants devant des phénomènes physiques irréversibles, tels que le mélange ou le hasard 19. J'achevai aussi avec B. Inhelder une étude de la genèse de la probabilité, qui fut étendue au problème plus large de l'induction.

Deuxièmement, je pus enfin réaliser mon ancien projet d'écrire une épistémologie génétique 20. A la mort de Claparède, j'avais abandonné mon cours d'histoire de la pensée scientifique pour reprendre la psychologie expérimentale. Comme je possédais suffisamment de données expérimentales sur les processus psychologiques sous-jacents aux opérations logico-mathématiques et physiques, il me semblait que le temps était venu d'écrire l'ouvrage de synthèse dont je rêvais depuis te début de mes études. Au lieu de consacrer cinq ans à la psychologie de l'enfant comme je l'avais prévu en 1921, j'y avais passé près de trente ans, c'était un travail fascinant et je ne le regrette pas le moins du monde. Mais il était temps de conclure et c'est ce que je tentai dans cet ouvrage général qui est fondamentalement une analyse du mécanisme de l'acquisition des connaissances, examiné non statiquement mais du point de vue de la croissance et du développement.

Enfin, les éditions Colin me demandèrent d'écrire un Traité de Logique dans le double but de présenter de manière concise les méthodes opératoires de la logistique (ou logique algébrique moderne) et d'exposer mes idées personnelles sur ce sujet. J'hésitai tout d'abord, car je ne suis pas logicien de profession. Puis je fus tenté par le désir de construire une esquisse schématique de la logistique qui correspondrait d'une part aux étapes de la formation des opérations (opérations concrètes, classes et relations - opérations formelles ou logique des propositions) et de l'autre aux types de structures dont j'avais découvert antérieurement l'importance psychologique fondamentale. Depuis lors j'ai écrit un ouvrage plus court, non encore publié, qui porte sur les structures (groupes, lattices et groupements) pouvant être définies au moyen de trois propositions (la logique des 256 opérations ternaires) 21.

[p.22] Conclusion. – Mon unique idée, que j'ai exposée sous des formes diverses en (hélas !) vingt-deux volumes, a été que les opérations intellectuelles procèdent en termes de structures d'ensemble. Ces structures déterminent les types de l'équilibre vers lequel tend l'évolution tout entière ; à la fois organiques, psychologiques et sociales, leurs racines descendent jusqu'à la morphogenèse biologique même.

Cette idée est sans doute plus répandue qu'on ne le pense généralement ; cependant elle n'avait jamais été démontrée de manière satisfaisante. Après plus de trente ans de travail sur les aspects supérieurs de cette évolution, j'aimerais revenir un jour sur ses mécanismes les plus primitifs ; c'est une des raisons pour lesquelles je m'intéresse à la perception chez le jeune enfant. La réversibilité caractéristique des opérations de l'intelligence logique n'est pas acquise en bloc, mais est préparée au cours d'une série de stades successifs : rythmes élémentaires, régulations de plus en plus complexes (structures semi-réversibles) et enfin structures opératoires réversibles. Or cette loi d'évolution qui domine tout le développement mental correspond sans doute à certaines lois de structuration du système nerveux qu'il serait intéressant de formuler en termes de structures mathématiques qualitatives (groupes, lattices, etc.) 22.

En ce qui concerne les Gestalt elles ne constituent qu'un cas particulier parmi les structures possibles, et appartiennent aux régulations plutôt qu'aux opérations (réversibles). J'espère pouvoir démontrer un jour les relations entre les structures mentales et les stades du développement nerveux et aboutir ainsi à cette théorie générale des structures dont mes études antérieures ne constituent que l'introduction.


14[note 14, p.19] Recherches sur le développement des perceptions (Recherches I à XII, in « Archives de Psychologie », 1942-1950).

15[note 15, p.20] Le développement de la notion de temps chez l'enfant. Les notions de mouvement et de vitesse chez l'enfant, 1946.

16[note 16, p.20] La psychologie de l'intelligence, 1950.

17[note 17, p.21] On m'a souvent demandé où je trouvais le temps nécessaire pour écrire autant, en plus de mon travail universitaire et de mes devoirs internationaux. Je le dois en premier lieu à la qualité exceptionnelle des hommes, et particulièrement des femmes qui ont collaboré avec moi et qui m'ont aidé beaucoup plus que je ne saurais le dire ici. Après avoir passé des années à questionner des enfants seul ou avec de petits groupes d'étudiants, j'ai été aidé pendant ces dernières années par des équipes d'assistants et de collègues qui ne se bornaient pas à la collection des faits mais qui prenaient une part de plus en plus active dans la conduite de la recherche. Je le dois aussi à un tour particulier de mon caractère. Fondamentalement je suis un anxieux que seul le travail soulage. Il est vrai que je suis sociable et que j'aime enseigner ou participer à des réunions de toutes sortes, mais je ressens un besoin contraignant de solitude et de contact avec la nature. Après une matinée passée avec les autres, je commence chaque après-midi par une promenade pendant laquelle je rassemble tranquillement mes idées et les coordonne, après quoi je retourne à ma table de travail chez moi à la campagne. Aussitôt que viennent les vacances, je me réfugie dans les montagnes dans les régions sauvages du Valais et j'écris pendant des semaines sur des tables improvisées et après d'agréables promenades. C'est cette dissociation entre moi en tant qu'être social et en tant qu'homme de la nature (en qui l'excitation dionysiaque s'achève en activité intellectuelle) qui m'a permis de surmonter un fond permanent d'anxiété et de le transformer en besoin de travail.

18[note 18, p.22] Piaget et Inhelder, La représentation de l'espace chez l'enfant (1948) ; Piaget, Szeminska et Inhelder, La géométrie spontanée chez l'enfant (1948).

19[note 19, p.22] La genèse de l'idée de hasard chez l'enfant (1951).

20[note 20, p.22] Introduction à l'épistémologie génétique. I. La pensée mathématique II. La pensée physique ; III. La pensée biologique, la pensée psychologique et la pensée sociologique (1949-50).

21[note 21, p.22] Traité de logique, esquisse d'une logistique opératoire, Colin (1949), et Essai sur les transformations des opérations logiques, P.U.F. (1952).

22[note 22, p.23] Piaget, Le problème neurologique de l'intériorisation des actions en opérations réversibles, « Archives de Psychologie », 1946, 32, 241-258.



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Si […] pour en revenir aux hypothèses nativistes concernant les distances selon les trois dimensions, la rétine était le siège d’une estimation innée des longueurs, cela ne signifierait nullement que ce noyau perceptif héréditaire fût capable de déterminer à lui seul la construction de toutes les perceptions et de toutes les intuitions ultérieures de la distance.