L'épistémologie de Piaget
Fondation Jean Piaget

La notion d'objectivité

Présentation
Citations


Présentation

L'objectivité représente, pour Piaget, le critère de la connaissance scientifique, c'est-à-dire d'une connaissance susceptible de contrôle expérimental ou déductif et permettant de réaliser un consensus entre les esprits. Toutefois, elle ne constitue pas le point de départ de la connaissance, mais le résultat d'un long processus d'objectivation lié à une décentration croissante du sujet par rapport à son point de vue particulier ou par rapport à un aspect privilégié de la réalité. Ce processus d'objectivation correspond au mouvement d'extériorisation, solidaire du mouvement d'intériorisation, qui représente l’un des deux pôles ou l’une des deux directions simultanées de l'évolution de la connaissance : la conquête de l'objectivité dans la compréhension et l'explication du réel et la formation d'instruments logiques et déductifs qui assurent la structuration de l'expérience (voir: accroissement des connaissances et évolution de la raison). Ces deux directions, que Piaget qualifie également d'idéaliste et de réaliste, ne sont pas sans évoquer la dialectique entre rationalisme et réalisme dans l'épistémologie de Gaston Bachelard.

Puisque l'objet d'une connaissance n'est jamais complètement indépendant des activités exercées sur lui par le sujet, la conquête de l'objectivité, loin d'exclure la nécessité d'une activité du sujet dans l'acte de connaissance, est au contraire liée à une activité croissante, mais «décentrée», c'est-à-dire à une activité logico-mathématique élaborée à partir des coordinations générales de l'action. Elle fait intervenir les structures de connaissance propres au sujet épistémique.

©Marie-Françoise Legendre

Toute extrait de la présente présentation doit mentionner la source: Fondation Jean Piaget, Piaget et l'épistémologie par M.-F. Legendre
Les remarques, questions ou suggestons peuvent être envoyées à l'adresse: Marie-Françoise Legendre.

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Citations

La notion d'objectivité
(...) même en physique, l'objectivité ne consiste jamais en une simple lecture des faits bruts mais en une structuration qui situe le donné dans un ensemble de relations qui le dépassent et l'encadrent mais permettent seules de le déterminer. L.C.S., p. 760.

L'objectivité selon la psychologie scientifique
L'objectivité, telle que l'entend la psychologie scientifique en ses tendances actuelles, ce n'est nullement la négligence ou l'abstraction de la conscience ou du sujet, c'est la décentration par rapport au moi de l'observateur. E.S.H., pp. 138-139

Les conditions de l'objectivité
(...) si l'objectivité constitue naturellement l'idéal de toute science, en particulier expérimentale, cette objectivité demeure néanmoins subordonnée à trois conditions : 1) En premier lieu, l'objectivité est un processus et non pas un état. Cela revient à dire qu'il n'existe pas d'intuitions immédiates qui atteignent l'objet de façon valable mais que l'objectivité suppose un enchaînement d'approximations successives peut-être jamais achevées (...) 2) En second lieu les approximations qui conduisent à l'objet ne sont pas de nature simplement additive (effet cumulatif d'informations s'additionnant ou s'enchaînant sans plus), mais comportent entre autre un processus essentiel de décentration, au sens de la libération d'adhérences subjectives ou de prénotions jugées au départ comme exactes du seul fait qu'elles sont plus simples pour le sujet (...) 3) Dans toutes les sciences expérimentales avancées dont le prototype est la physique, la conquête de l'objectivité ne consiste pas à atteindre l'objet à l'état pour ainsi dire «nu» ou pur mais à l'expliquer et déjà à le décrire au moyen de cadres logico-mathématiques (classifications, mises en relation, mesures, fonctions, etc...) en dehors desquels toute assimilation cognitive est impossible. B.C., pp., 98-99-100

La conquête de l'objectivité
(…) l'objectivité se conquiert pas à pas par approximations indéfinies, et est d'autant plus faible que la connaissance des objets est plus immédiate, car la lecture soi-disant «immédiate» comporte un mélange intime d'éléments objectifs et subjectifs qu'il s'agit précisément de dissocier pour atteindre les objets ou leurs relations en réduisant autant que faire se peut les erreurs subjectives de lecture et d'interprétation. L.C.S., p.755.

Objectivité expérimentale
(...) le problème de l'objectivité expérimentale... donne lieu à toute une gamme d'approximations successives, selon que les phénomènes physiques sont étudiés à différentes échelles et selon surtout que l'on passe de la physico-chimie à la biophysique et à la biochimie, de là aux disciplines proprement biologiques puis à la psychologie et enfin seulement aux sciences portant sur les sociétés humaines à titre de totalités. E.S.H., p. 92

Objectivité et décentration
(...) l'objectivité croissante des notions est due à une plus grande activité du sujet que la subjectivité égocentrique initiale, et c'est ce qui produit le malentendu habituel. Le sujet est d'autant plus actif qu'il parvient davantage à se décentrer, ou, pour mieux dire, sa décentration est la mesure même de son activité efficace sur l'objet: c'est pourquoi, le progrès des connaissances revenant simultanément à éliminer la subjectivité égocentrique et à accroître l'activité coordonnatrice du sujet, il est impossible, à aucun niveau, de séparer l'objet du sujet. IEG, II, p. 16 (...) la décentration qui est nécessaire à l'objectivité est bien plus difficile dans le cas où l'objet est formé de sujets et cela pour deux raisons, toutes deux assez systématiques. La première est que la frontière entre le sujet égocentrique et le sujet épistémique est d'autant moins nette que le moi de l'observateur est engagé dans les phénomènes qu'il devrait pouvoir étudier du dehors. La seconde est que dans la mesure même où l'observateur est «engagé» et attribue des valeurs aux faits qui l'intéressent, il est porté à croire les connaître intuitivement et sent d'autant moins la nécessité de techniques objectives. E.S.H., p. 47

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Dans la mesure où l’idée d’ordre dérive de l’expérience, il s’agit […] d’une expérience logico-mathématique bien distincte de l’expérience interne et consistant à agir sur des objets extérieurs (pour les ordonner, etc.), mais avec abstraction à partir des actions et non pas de ces objets comme tels (ou ce qui revient au même, avec abstraction de l’ordre à partir des objets, mais en tant que ces objets ont été ordonnés par l’action).

J. Piaget, Théorie du comportement et opérations, 1960, p. 121