Fondation Jean Piaget - Présentation de l'œuvre
Fondation Jean Piaget

La pensée biologique

Présentation
Citations


Présentation

La pensée biologique occupe une position centrale dans l'épistémologie piagétienne et en particulier dans le cercle des sciences, reliant les unes aux autres les disciplines logico-mathématiques et les disciplines expérimentales. Contrairement à la logique et aux mathématiques, qui s'appuient exclusivement sur les activités déductives de la pensée et tendent à une indépendance complète à l'égard de l'expérience, la pensée biologique est essentiellement réaliste, réduisant au minimum la déduction du sujet. Piaget attribue ce caractère non déductif de la biologie à deux raisons : d'une part, il est l'expression de la complexité des phénomènes vitaux; d'autre part, il tient au caractère historique de tout développement vivant, lequel ne saurait donner prise à une déductibilité entière. Aussi n'y a-t-il pas mathématisation de la connaissance biologique comme il y a mathématisation de la connaissance physique, du moins dans l'état actuel des sciences.

L'activité de l'esprit, dans la connaissance biologique, se manifeste d'abord par l'emploi de groupements d'opérations qualitatives par opposition aux opérations extensives et métriques intervenant en physique. Piaget considère en effet que l'ensemble des recherches portant sur les formes vivantes, à savoir la classification, l'anatomie comparée et l'embryologie descriptive, constitue un vaste système d'opérations qualitatives. Il établit une correspondance entre le système des emboîtements de formes biologiques et les groupements de classes et de relations logiques qui constituent des systèmes exclusifs de relations parties/tout, contrairement au groupe mathématique qui permet une quantification extensive des relations entre parties. Lorsque la mesure intervient en biologie, comme en biométrie par exemple, elle ne porte pas sur les transformations évolutives elles-mêmes, mais seulement sur leurs résultats. Elle laisse ainsi échapper la relation entre les facteur morphogénétiques héréditaires ou génotypiques et les actions exercées par le milieu extérieur durant la croissance de l'individu. Dans tous les domaines intéressant les formes vivantes et leur production historique, la mathématisation porte ainsi davantage sur le résultat de la variation que sur son dynamisme causal. Ces difficultés que la mathématisation rencontre en biologie, en particulier dans les domaines relatifs à l'emboîtement des formes et à leur filiation, tiennent au fait qu'il s'agit de processus historiques ou diachroniques solidaires d'une certaine irréversibilité, puisque dans toute histoire il intervient, à côté de certains déroulements réguliers, une part de processus aléatoires.

La physiologie par contre, en raison de son caractère synchronique, se prête davantage à l'analyse déductive et à la quantification métrique. Elle tend de plus en plus vers l'explication physico-chimique qui relie les sciences biologiques aux sciences physiques. Or, dans la mesure où la biologie recourt à la physico-chimie, le mécanisme de la connaissance physique s'étend au vivant lui-même, renforçant l'activité déductive du sujet dans la connaissance biologique et impliquant une mathématisation progressive du vital. Avec le succès des explications physico-chimiques, les liens entre la biologie et la physique deviennent plus étroits et le rôle de la déduction augmente. Selon Piaget, le développement des explications physico-chimiques traduit une tendance à l'assimilation réciproque des disciplines biologique et physique. Le jour où la physique parviendra à expliquer les structures propres à la vie, il y aura assimilation réciproque de ces deux domaines, dans le sens d'un enrichissement mutuel et non d’une simple réduction.

Par ailleurs, si la biologie apparaît comme une science essentiellement réaliste et expérimentale, puisqu’elle réduit au minimum l'activité déductive de la pensée et que les données extérieures y apparaissant plus indépendantes qu'en physique où le schématisme mathématique joue un rôle considérable, l'objet de la biologie, à savoir l’organisme qui est à la source du sujet connaissant, se trouve au point de départ de cette activité. Aussi, la biologie comporte-t-elle un double rapport entre le sujet et l'objet. L'un concerne le biologiste à l'égard de l'objet qu'il étudie; l'autre concerne cet objet considéré comme sujet et ses relations avec le milieu extérieur sur lequel il agit. La pensée biologique intéresse donc l'épistémologie en son contenu puisque l'objet qu'elle étudie est au point de départ du sujet connaissant et conditionne l'activité même du sujet biologiste en tant que sujet connaissant.

La connaissance embryologique est intéressante tout particulièrement au regard du problème du développement de l'intelligence et par conséquent de l'épistémologie génétique en son ensemble. En effet, l'explication embryologique ne touche pas seulement le développement organique de l'individu, mais aussi son développement sensori-moteur et mental puisque l'embryologie organique se prolonge dans une embryologie mentale qu'elle conditionne en partie. C'est ainsi que l'interprétation des rapports entre les facteurs héréditaires et le milieu dans le développement organique commande jusqu'à un certain point l'explication de la genèse des connaissances chez l'individu, envisagée sous l'angle des rapports entre les coordinations innées et l'expérience avec les objets. Entre les lois du développement organique et celles du développement mental, il existe, selon Piaget, d'étroites analogies puisqu’on retrouve des questions analogues. En particulier, le problème de la préformation ou de l'épigenèse ne concerne pas uniquement l'embryogenèse organique mais aussi le développement des fonctions cognitives. En effet, les divers aspects du comportement intellectuel peuvent être considérés comme l’équivalent adaptatif, sur le plan cognitif, des réactions phénotypiques résultant, sur le plan organique, d'interactions entre le génotype et le milieu. Il s'agit alors de comprendre en quoi consiste, à tous les niveaux, cette collaboration entre le génome et le milieu, entre les processus internes et les facteurs externes, et quelle est la nature des processus autorégulateurs en jeu dans ces interactions. De même que la croissance embryologique et physique obéit à un certain rythme de développement, il existe un rythme de croissance intellectuelle. L'évolution ontogénétique des structures cognitives présente en effet un caractère séquentiel lié aux régulations assurant leur développement. Le processus épigénétique conduisant à la formation des opérations intellectuelles, autrement dit la psychogenèse, est donc comparable à l'épigenèse embryologique et à la formation des phénotypes, à cette différence près que le rôle du milieu y est beaucoup plus important et qu'aux actions du milieu physique s'ajoutent celles du milieu social.

©Marie-Françoise Legendre

Toute extrait de la présente présentation doit mentionner la source: Fondation Jean Piaget, Piaget et l'épistémologie par M.-F. Legendre
Les remarques, questions ou suggestons peuvent être envoyées à l'adresse: Marie-Françoise Legendre.

Haut de page

Citations

Pensée biologique
(…) la pensée biologique dont la structure est au maximum réaliste et expérimentale, et semble réduire au minimum l’activité du sujet, porte précisément sur un objet qui, dans la réalité des faits étudiés par elle, est au point de départ de cette activité du sujet. I.E.G. Vol. III, p. 7
(…) en biologie (…) le sujet intervient en tant qu’objet propre de la science, puisque la biologie étudie l’organisation vivante dont l’activité mentale est une expression particulière, tandis que cette activité intervient au minimum dans les notions mêmes employées par la biologie et qui sont dues essentiellement à l’expérience comme telle. I.E.G. Vol.III, p. 7.
Ce n’est donc pas en sa forme seule que la pensée biologique intéresse l’épistémologie, mais en son contenu et parce que les solutions qu’elle sera conduite à donner des problèmes essentiels de l’adaptation et de l’évolution fourniront en dernière analyse la clef des mécanismes les plus profonds de la connaissance. I.E.G. Vol. III, p. 8.

La biologie
Discipline essentiellement expérimentale et non pas déductive, réaliste et faisant la part la plus restreinte à l’activité du sujet, dans le processus de la connaissance qui la caractérise, la biologie retrouve le sujet à titre d’objet, avec ses «formes» d’activités mentales, grâce à la transition assurée par l’activité morphogénétique en jeu dans l’évolution phylogénétique comme dans le développement embryonnaire. I.E.G. Vol. III, p. 128.

Problème de la biologie
Le problème central de la biologie est (…) celui de la coordination entre les transformations évolutives de source endogène et les multiples actions exogènes du milieu nécessitant des adaptations de types variées. C.M.E., p. 17.

Problème de la formation des connaissances
Dans la mesure (…) où il existe des connaissances de niveau génotypique et des organes héréditaires nécessaires à la connaissance individuelle ou acquise, il devient clair que le problème de la formation des connaissances est solidaire de questions biologiques les plus générales. À se demander, avec l’épistémologie la plus classique, comment la science est possible (…), il faut commencer par chercher au moyen de quels mécanismes biologiques nous nous trouvons en possession d’un système nerveux et d’un cerveau permettant de telles performances et au cours de quelle histoire nous y sommes parvenus à partir des réactions cognitives infiniment plus modestes dont témoignent apprentissages, instincts et tropisme animaux. L.C.S., pp. 902-903.

Problèmes biologiques et épistémologiques
Si les problèmes biologiques et épistémologiques sont réellement solidaires, c’est que la connaissance prolonge effectivement la vie elle-même : la connaissance est une adaptation et le développement individuel ou collectif de la raison constituant des évolutions réelles, les mécanismes de cette adaptation et de cette évolution sont en fait dépendants des mécanismes vitaux considérés en toute leur généralité I.E.G. Vol. III, p 127.

Solidarité de la psychogenèse et de la biogenèse
(…) si l’organisme constitue le point de départ du sujet avec ses opérations constructives, il n’en demeure pas moins un objet physico-chimique parmi les autres, et obéissant à leurs lois même s’il en ajoute de nouvelles. C’est donc de l’intérieur de l’organisme et non pas (ou pas seulement) par le canal des expériences extérieures que se fait la jonction entre les structures du sujet et celles de la réalité matérielle. E.G., p. 74

Épigenèse et ontogenèse
En bref, le processus épigénétique qui conduit à la construction des opérations intellectuelles est comparable de façon assez étroite à l'épigenèse embryologique et la formation organique des phénotypes. Assurément la part du milieu y est bien plus considérable, puisque précisément les connaissances ont pour fonction essentielle d'atteindre le milieu. Et aux actions du milieu physique s’ajoutent celles du milieu social (…) Mais la question essentielle (…) est à situer au plan des analogies qualitatives et, de ce point de vue, il semble évident que les coordinations internes à la fois nécessaires et continues qui rendent possible l'intégration des aliments cognitifs extérieurs soulèvent le même problème biologique de collaboration entre le génome et le milieu que toutes les autres formes d'organisation intervenant au cours du développement. B.C. pp. 44-45.

Haut de page







La différence entre le temps et l’espace est […] à chercher dans le processus même de [l']application des actions ou des opérations aux objets extérieurs: dans le cas de l’espace, la coordination des actions suffit, par son exercice au cours des actions particulières, à assurer la construction des structures sans emprunter à titre de matériaux les propriétés des objets comme tels […]; au contraire, dans le cas du temps, l’abstraction à partir de la coordination des actions ne suffit pas à la construction des structures et celles-ci empruntent aux objets certains caractères que le sujet abstrait de ces objets eux-mêmes.