L'épistémologie de J. Piaget
Fondation Jean Piaget

Les structures de la connaissance

Présentation
Citations


Présentation

Elles désignent l'organisation d'ensemble des actions ou opérations de la pensée intervenant à tous les niveaux dans la connaissance des objets. Elles correspondent aux connaissances logico-mathématiques ou encore aux structures opératoires de l'intelligence que le sujet élabore progressivement par abstraction réfléchissante à partir non pas des objets, mais des actions exercées sur eux par le sujet. Elles définissent ce que Piaget appelle le sujet épistémique, c'est-à-dire ce qu'il y a de commun à tous les sujets d'un même niveau de développement. En effet, les structures de pensée propres à l'intelligence humaine ne sont pas innées. En tant qu'outil d'acquisition de connaissance, elles constituent le résultat d'une construction progressive qui a sa source dans la logique immanente aux coordinations des actions. Cette structuration des actions pratiques (ou sensori-motrices) du sujet, qui est à la base de l'organisation progressive de la pensée, prolonge elle-même l'organisation vivante dont procède le sujet qui connaît. Chaque structure d'un niveau donné constitue ainsi tout à la fois le résultat d'une construction, à partir des structures de niveau inférieur et de leurs interactions adaptatives avec les objets, et le point de départ des structures de niveau supérieur. C'est pourquoi le développement de l'intelligence prolonge l'évolution des structures de l'organisme biologique et qu'il se prolonge lui-même dans le développement de la connaissance scientifique.

Selon leur degré d'élaboration, les structures de connaissance donnent lieu à une connaissance plus ou moins objective de la réalité. Cela signifie tout simplement que la connaissance des objets (connaissances physiques ou empiriques) dépend, à chaque niveau, des instruments ou structures de connaissance (connaissances logico-mathématiques) dont dispose le sujet pour appréhender la réalité. La conquête de l'objectivité est donc intimement liée à l'élaboration de nouvelles structures de connaissance, c'est-à-dire au développement de l'intelligence (au niveau de l’ontogenèse ou psychogenèse) et à l'évolution de la raison scientifique (au niveau de la sociogenèse).

Au niveau ontogénétique (développement individuel), cette évolution se manifeste par la formation de structures logico-mathématiques, d'abord concrètes puis formelles, construites par abstraction réfléchissante à partir des actions sensori-motrices du sujet et de leurs coordinations générales. Piaget distingue quatre étapes dans cette évolution.
La première étape, antérieure au langage, correspond aux mises en relation, c'est-à-dire aux actions de réunion intervenant au sein d'actions se déroulant dans le temps. Celles-ci constituent déjà un schématisme préfigurant les opérations futures. Ces actions interreliées forment une structure de «groupe», le «groupe des déplacements», dont l'invariant est la permanence de l'objet.
Au cours de la seconde étape (qui s'étend de 2 à 7 ans environ), les actions sensori-motrices s'intériorisent en représentations qui n'atteindront le statut d'opérations logiques que lorsque les actions intériorisées seront devenues complètement réversibles. Piaget l'appelle la pensée préopératoire caractérisée par la difficulté à saisir les transformations réversibles et par conséquent à construire les invariants qui en sont solidaires. À ce niveau, il y a prépondérance des aspects figuratifs de la pensée sur ses aspects opératifs.
La troisième étape correspond à la formation des opérations concrètes de classes et de relations, mais portant sur des objets manipulables et réels et non sur des énoncés verbaux ou des hypothèses. Piaget qualifie de «groupement» la structure logico-mathématique qui caractérise l'organisation d'ensemble des opérations réversibles de niveau concret (à l'exception des regroupements particuliers que composent les opérations arithmétiques et métriques). Ces formes logico-mathématiques, ou structures de connaissance n'étant pas encore indépendantes de leurs contenus, elles demeurent assujetties aux limites des processus spatio-temporels inhérents à la manipulation concrète.
La quatrième étape, qui correspond à la pensée opératoire formelle, se caractérise par la capacité de générer une combinatoire et de raisonner sur des hypothèses de façon systématique. Les opérations de l'intelligence, devenues indépendantes de leurs contenus, acquièrent alors un statut extra-temporel qui les affranchit du flux irréversible des actions initiales. Piaget a recours à la structure logique de «groupe INRC» pour caractériser l'organisation d'ensemble des opérations propres à ce niveau. Ce sont ces opérations terminales (relativement au niveau ontogénétique) qui constitueront, selon Piaget, le donné dont la logique des logiciens effectuera l'axiomatisation.

Cette évolution des structures de l'intelligence s'accompagne d'un progrès au niveau de la réversibilité des opérations qui assure à la pensée un meilleur équilibre. Chaque étape de cette structuration correspond en effet à une marche progressive vers un équilibre de plus en plus dynamique, mobile et stable que prolongera, au niveau sociogénétique, l'évolution de la connaissance scientifique. À ce niveau (développement collectif et historique des connaissances), l'évolution des structures de la connaissance se manifestera par une formalisation croissante de la réalité, c'est-à-dire par une subordination de plus en plus grande des connaissances physiques ou expérimentales à la déduction logique et mathématique. Elle traduit l'évolution de la raison, solidaire de la conquête de l'objectivité dans la compréhension du réel.

À tous les niveaux du développement, aussi bien sociogénétique qu'ontogénétique, Piaget souligne la dépendance des connaissances physiques ou expérimentales par rapport à la structure des actions ou opérations intervenant dans ces connaissances. Mais sa position n'est pas pour autant idéaliste puisque, réciproquement, la formation de nouvelles structures de connaissance est elle-même liée au besoin d'accroître ses connaissances, d'où la nécessité de modifier les structures initiales de la pensée pour rendre assimilable ce qui ne l'était pas et intégrer les connaissances anciennes dans les connaissances nouvelles. Par conséquent, selon leur degré d'élaboration, les structures de la pensée correspondront à différents niveaux d'approximation des connaissances.
Ces structures de la connaissance présentent, selon Piaget, un double aspect: l'un, normatif, correspond à la validité formelle ou logique de ces différentes structures; l'autre psychologique, est celui de leur formation ou genèse, c'est-à-dire des mécanismes qui en sous-tendent l'élaboration. L'étude de ces structures de la connaissance requiert donc la complémentarité des analyses formalisante et génétique (voir les méthodes de l'épistémologie génétique) ainsi qu'une mise en relation entre ce qui apparaît élémentaire du point de vue génétique et ce qui apparaît fondamental du point de vue formel. Le problème des structures est, pour Piaget, indissociable du problème de leur genèse. L'explication de la genèse de nouvelles structures de connaissances constitue l'un des principaux problèmes de l'épistémologie génétique de Piaget. Il s'agit en particulier de rendre compte du caractère à la fois non prédéterminé (en tant que nouveau), mais nécessaire - en tant que résultat d'une «construction orientée» - des différentes structures qui se succèdent au cours du développement. C'est en faisant appel à un constructivisme dialectique, solidaire d'un constructivisme aussi bien biologique que logique et mathématique, que Piaget tente d'expliquer la genèse des structures de la connaissance.

©Marie-Françoise Legendre

Toute extrait de la présente présentation doit mentionner la source: Fondation Jean Piaget, Piaget et l'épistémologie par M.-F. Legendre
Les remarques, questions ou suggestons peuvent être envoyées à l'adresse: Marie-Françoise Legendre.

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Citations

Structures logico-mathématiques
Les racines de la pensée sont à chercher dans l'action et les schèmes opératoires dérivent directement des schèmes d'action; l'opération d'addition procède de l'action de réunir, etc. de façon générale les structures logico-mathématiques sont tirées de la coordination générale des actions bien avant de s'appuyer sur un langage naturel ou artificiel. B.C., p. 255.

Origine des structures logico-mathématiques
(...) si les structures logico-mathématiques sont construites à partir des coordinations les plus générales des actions du sujet, celles-ci dépendent à leur tour des coordinations nerveuses et finalement organiques, de telle sorte que c'est jusqu'au plan biophysique qu'il faut remonter: les structures logico-mathématiques apparaissent alors finalement comme l'expression de la réalité entière, en un sens aussi physique que l'on voudra, mais cela par l'intermédiaire des processus internes bio-neuro-psychologiques et non grâce aux expériences pauvres et limitées que le sujet individuel effectue par le canal de ses perceptions et ses tâtonnements sensori-moteurs ou mentaux. L.C.S., p. 578.
(...) si les structures logico-mathématiques procèdent des coordinations générales des actions du sujet et si ces actions interviennent dans la détermination des faits physiques, de telles convergences prouvent simplement qu'entre les structures de l'organisme et celles de l'univers physico-chimique, il existe une parenté originelle ou des interactions très primitives. L.C.S., p. 766.

Construction des structures logico-mathématiques
Les structures logico-mathématiques (...) ne sont ni préformées à l'état de structures achevées au sein du sujet ni tirées des objets, mais supposent en leur phases initiales toute une période d'actions sur les objets et d'expériences au cours desquelles ceux-ci sont indispensables: seulement de telles structures ne sont pas pour autant tirées des objets eux-mêmes, car elles se construisent au moyen d'éléments opératoires abstraits des actions du sujet sur les objets et non pas de ceux-ci ainsi que des coordinations entre actions, à la fois progressives et nécessaires dès le départ. B.C., p. 172

Caractère endogène des structures logico-mathématiques
(…) s’il nous est permis de considérer les structures logico-mathématiques comme endogènes, c’est donc qu’elles sont construites par le sujet qui les tire des formes générales de coordination de ses actions, et que ces coordinations s‘appuient elles-mêmes sur les coordinations nerveuses qui dérivent enfin des coordinations organiques. AVPI., p. 74

Construction des structures de la connaissance
(...) si l'on se place au point de vue du développement et de la construction progressive des structures, indépendamment de la conscience qu'en prend le sujet, il semble que cette construction consiste précisément à dissocier les formes des contenus et à élaborer de nouvelles formes par abstraction réfléchissante à partir de celles de niveau inférieur: à cet égard, la formalisation du logicien apparaît plutôt comme le prolongement supérieur d'un tel mouvement d'ensemble que comme orienté en sens opposé; mais c'est avec une nouveauté essentielle en plus.
En effet, si l'axiomatisation repose sur certains processus d'abstraction réfléchissante, elle y ajoute une liberté de plus en plus grande de manoeuvre. E.G, p. 78 En un mot, la formalisation constitue bien, du point de vue génétique, un prolongement des abstractions réfléchissantes déjà à l’œuvre dans le développement de la pensée, mais un prolongement qui, par les spécialisations et les généralisations dont il se rend maître, acquiert une liberté et une fécondité opératoire dépassant largement et de toutes parts les bornes de la pensé naturelle selon un processus analogue à ceux (…) selon lesquels les possibles en arrivent à faire éclater le réel. E.G. p. 79

Structures de la connaissance naturelles vs structures formalisées
(...) il existe des structures dont les racines plongent dans la vie mentale et que le logicien formalise sans avoir à s'occuper de leur origine. Ces structures étant formalisables, mais non d'emblée formalisées, rien n'empêche que la psychologie ne les étudie indépendamment de leur formalisation, c'est-à-dire en leur seule formation et à titre de faits, pendant que la logique élabore leur formalisation indépendamment de leur genèse (...). Mais ce sur quoi il faut encore insister (...), c'est que, les normes étant indépendantes des faits et l'axiomatisation étant donc autonome, sitôt constituées grâce à un détachement méthodologique rigoureux à l'égard des structures lui sevrant de matière initiale, les structures formalisées deviennent beaucoup plus riches que les structures naturelles. Il en résulte que toute structure naturelle peut être formalisée à des degrés d'ailleurs divers et acquérir ainsi un caractère normatif (...); mais que la réciproque n'est pas vraie et toute structure formalisée ne correspond plus à une structure naturelle, puisque l'axiomatisation peut construire librement et poursuit indéfiniment le travail amorcé à propos de modèles restreints mais réels./ L.C.S., pp. 1194-1195.

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[…] L’égocentrisme enfantin, loin de constituer une conduite asociale, va toujours de pair avec la contrainte adulte. L’égocentrisme n’est présocial que par rapport à la coopération. Il faut distinguer, dans tous les domaines, deux types de rapports sociaux : la contrainte et la coopération, la première impliquant un élément de respect unilatéral, d’autorité, de prestige ; la seconde un simple échange entre individus égaux.

J. Piaget, Le jugement moral chez l'enfant, 1932, p. 41