Fondation Jean Piaget

Jean Piaget


Autobiographie



[Note d'édition: Les pages suivantes sont extraites du volume 14 des "Cahiers Vilfredo Pareto" publié en 1976 en hommage à Jean Piaget pour son 80ème anniversaire (pp. 1-43); le volume est intitulé: "Les sciences sociales avec et après Jean Piaget". La pagination indiquée entre crochet correspond à cette publication de 1976. Les références détaillées peuvent être trouvées ici.]

Une autobiographie* n'a d'intérêt scientifique que si elle fournit les éléments d'une explication de l'œuvre de son auteur. Afin d'atteindre ce but je me limiterai donc essentiellement aux aspects intellectuels de ma vie.

Nombreux sont ceux sans doute, qui ont la conviction qu'une telle interprétation rétrospective ne présente aucune valeur objective et qu'elle doit être soupçonnée de partialité plus encore peut-être que les résultats de l'introspection. Toutefois, en relisant quelques vieux papiers qui datent de mon adolescence, j'ai été frappé par deux faits apparemment contradictoires et qui pris ensemble offrent quelque garantie d'objectivité. Le premier est que j'avais totalement oublié le contenu de ces productions juvéniles quelque peu naïves ; le deuxième est que malgré leur manque de maturité, elles anticipaient d'une manière frappante ce que j'ai tenté de faire pendant trente ans.

Il y a donc probablement quelque chose de vrai dans le mot de Bergson selon lequel un esprit philosophique est généralement dominé par une seule idée personnelle qu'il tente d'exprimer de multiples manières au cours de son existence, sans jamais y parvenir entièrement. Même si cette autobiographie ne réussissait pas à communiquer au lecteur une notion parfaitement claire de ce qu'est cette idée unique, elle aura tout au moins aidé l'auteur à la comprendre mieux lui-même.


*[Note de la p.1] Cette autobiographie a été écrite (du moins les parties I à VII) en 1950 à la demande du Prof. Boring et en vue du tome IV de A History of Psychology in Autobiography (Worcester, Clark University Press, 1952, pp. 237-256). Cette invitation avait d'ailleurs résulté d'une erreur, car les auteurs de ce volume devaient avoir 60 ans ou davantage, mais comme on s'est aperçu trop tard de cette inadvertance le texte a paru tout de même. On en trouvera dans ce qui suit une version française ; la partie VIII (1950-1966) a été ajoutée à l'intention du recueil jean, Piaget et les sciences sociales (Genève, Droz, 1966, pp. 129-159, dans les « Cahiers Viifredo Pareto » n° 10, publié à l'initiative et sous la direction de mon collègue et ami G. Busino), tandis que la partie IX (1966-1976) a été rédigée pour le présent volume.



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[…] si l’on admet qu’il y a entre l’activité de l’enfant et sa pensée une corrélation, il est évident que c’est l’habitude de la discussion qui entraîne le besoin de faire l’unité en soi, de systématiser ses propres opinions. C’est ce que Janet et Tarde ont fait apercevoir à propos de la psychologie de la discussion en général. Ils ont montré que toute réflexion était le produit d’une discussion intérieure, et d’une discussion qui aboutit à une conclusion, comme si l’individu répétait vis-à-vis de lui-même l’attitude qu’il a prise vis-à-vis des autres.

J. Piaget, Le Langage et la pensée chez l’enfant, 1923, 3e éd. p. 95