Fondation Jean Piaget

Étapes en psychologie: Introduction


L’ouvrage de J. Montangero et D. Maurice-Naville "Piaget ou l’intelligence en marche" contient une excellente introduction aux étapes de l’oeuvre de Piaget en psychologie. Nous suivrons ici pour l’essentiel le découpage en cinq étapes effectué par ces auteurs, en y ajoutant une étape supplémentaire portant sur les travaux de jeunesse.

Nous distinguerons donc six étapes, dont la première concerne ces travaux et les essais d’explication psychologique qui s’y rattachent, la deuxième, la découverte de la psychologie génétique, la troisième, l’intelligence sensori-motrice et les débuts de la pensée chez l’enfant, la quatrième, les structures opératoires de l’intelligence et la construction des catégories de la pensée, la cinquième, les rapports entre l’intelligence d’un côté, la perception, l’image et la mémoire de l’autre, et enfin la sixième étape, les processus de construction cognitive.

Ces étapes peuvent se recouvrir et les chiffres du début et de la fin de chaque étape n’ont qu’une valeur très approximative. Enfin, il faut noter que tout au long de l’oeuvre, Piaget a cherché, sans jamais en faire une priorité, à mettre en rapport des considérations sur le développement de l’affectivité et de la volonté avec le résultat de ses recherches sur la genèse de l’intelligence et de ses rapports avec la perception, l’image mentale, et la mémoire.

Un regard d’ensemble sur les étapes en psychologie

De façon générale, en plus du nombre de domaines abordés, ce qui frappe lorsqu’on cherche à embrasser d’un seul regard les étapes de l’oeuvre c’est l’extrême cohérence que l’on y découvre: cohérence interne à chaque étape, Piaget sachant se centrer sur un problème, même si sa résolution exige plusieurs années, cohérence des étapes, leur ordre n’étant pas quelconque, cohérence enfin du cadre interprétatif.

En ce qui concerne la cohérence interne et la ténacité avec laquelle il conduit chaque étape, exception faite, peut-être, des travaux de jeunesse, on peut souligner la façon remarquable dont Piaget, ayant décidé d’étudier tel ou tel problème, ne l’abandonne pas tant qu’il n’a pas pu en découvrir une solution satisfaisante et publiable. A chaque étape, que ce soit pour l’étude de la logique et de la représentation du monde de l’enfant, ou de la socialisation de sa pensée, ou encore pour celle du développement de l’intelligence sensori-motrice et des débuts de la pensée représentative, Piaget expose les faits recueillis et en propose une explication à la fois globale et différenciée selon les cas présentés.

La cohérence dans la succession des étapes est aussi remarquable. En étudiant d’abord la pensée de l’enfant avant d’étudier l’intelligence sensori-motrice, Piaget n’a fait que suivre la pente naturelle du processus de prise de conscience, et prolonger les travaux déjà réalisés par des philosophes des sciences tels que Brunschvicg et Meyerson, ou par des ethnologues tels que Lévy-Bruhl. Certes Piaget aurait pu commencer par l’étude des bébés s’il en avait eu l’occasion. Mais c’est alors qu’il aurait procédé en appliquant une thèse préalablement acquise (à savoir que, d’une certaine manière, le bébé est le père de l’enfant). La façon dont il a approché son objet est celle qu’a réellement suivie la psychologie scientifique dans sa jeune histoire.

Quant aux étapes ultérieures, leur enchaînement est cette fois tout à fait logique: après s’est centré sur l’intelligence sensori-motrice et y avoir fait d’importantes découvertes, il était naturel de revenir à l’étude de la genèse de l’intelligence représentative, puis, celle-ci "achevée", de montrer qu’elle est bien le centre du développement cognitif de l’enfant, contrairement à la perception et à la fonction sémiotique, qui, aussi nécessaires soient-elles, sont des instruments de la première. Cela démontré, restait un problème essentiel, celui des processus de construction.

L’évolution du cadre d’interprétation

La cohérence de l’oeuvre psychologique et de sa construction se manifeste par un dernier volet: la continuité du cadre interprétatif. Certes Piaget ne cessera pas au cours des étapes successives d’ajouter de nouveaux concepts et de livrer de nouvelles explications des phénomènes étudiés, ainsi que de préciser les notions et les théories antérieurement proposées. Mais ces ajouts et ces modifications présentent les mêmes caractères d’orthogenèse que ceux que l’auteur a découvert dans l’étude du développement de l’intelligence enfantine.

De fait, la construction de l’oeuvre de Piaget apporte une confirmation supplémentaire à la théorie constructiviste. Elle montre que, chez un individu qui, comme Piaget, a décidé de se consacrer à la science et de se plier sans relâche aux exigences intellectuelles qui donnent sens à sa vie, le sujet psychologique et social est proche, très proche du sujet épistémique.

Une question ne peut manquer de surgir quant à la continuité du cadre d’explication: comment se fait-il que les premières notions et les premières conceptions de jeunesse puissent, d’une certaine façon, anticiper la quasi-totalité des notions et des conceptions qui seront construites par la suite? Lorsqu’on lit par exemple le modèle spéculatif exposé dans "Recherche", on a le sentiment que tout s’y trouve. En un sens, c’est vrai.

Mais par ailleurs il est clair que, pour prendre un seul exemple, la notion de structure opératoire, qui éclaircira aposteriori la signification du modèle de 1918, ne pouvait y être contenue. Si ce modèle préfigure, pour ainsi dire, les conceptions ultérieures de l’équilibration des structures cognitives, c’est dans le même sens que le groupe pratique des déplacements préfigure le groupe subjectif, puis celui-ci le groupe objectif des déplacements, qui lui-même contient d’une certaine façon la forme du futur groupe opératoire sous-tendant la représentation de l’espace acquise entre sept et dix ans environ.

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[…] Par opposition aux coordinations générales de l’action, d’où procèdent la logique, le nombre et l’espace, les actions particulières intervenant dans la construction des notions de temps, de vitesse et de force semblent contenir déjà ces réalités à titre d’expérience subjective: il existe une durée intérieure, une expérience kinesthésique de la vitesse et surtout un sentiment de la force musculaire propre, tandis que, si la logique et le nombre sont manifestement liés à notre activité, l’espace paraît plus éloigné de notre nature psychique que le temps. Il y a donc paradoxe à rattacher le temps à l’objet et l’espace au sujet, et il semblerait que dans une épistémologie génétique fondée sur l’analyse de l’action, le temps, la vitesse et la force dussent émaner directement de l’activité du sujet […]