Fondation Jean Piaget

Premiers pas: lecture d'Auguste Sabatier


De manière un peu arbitraire nous entendrons ici par années de formation celles qui s’étendent entre 1911 et 1918, c’est-à-dire celles qui vont de la lecture, en 1911, de l’Esquisse de Sabatier jusqu’à 1918, date du doctorat en sciences naturelles (rappelons que toutes les dates que nous donnons au sujet des étapes sont approximatives). Certes de 1919 à 1925 environ, Piaget continuera, d’ailleurs de façon un peu plus conventionnelle, son "apprentissage" de la psychologie, mais tout en découvrant alors et en inventant partiellement, par ailleurs, cette psychologie génétique qui l’occupera pendant les six décennies suivantes.

Comme pour la formation en philosophie, on peut découper en deux étapes cette période qui s’étend de 1911 à 1918. La première est celle de la découverte indirecte de la psychologie faite par le jeune Piaget à l’occasion de sa recherche d’une expression religieuse satisfaisant et son besoin de croire et une forme de pensée acquise lors des travaux d’histoire naturelle. Cette étape dure une année à peine, puisque la formation intellectuelle de l’adolescent est, dès la seconde moitié de 1912, bouleversée par la rencontre de la philosophie de Bergson.

Dès lors, de 1912 à 1918, ce sera une soif de lecture tout azimut, qui porte autant sur les psychologies que l’on peut trouver chez des philosophes, que sur celles de psychologues développant des thèses qui dépassent l’exposé des lois de laboratoire. Considérons donc les choses dans l’ordre, non sans préalablement souligner que l’environnement cognitif dans lequel se forme la pensée psychologique du jeune Piaget comporte deux visions différentes de l’objet psychologique, l’une identifiant celui-ci aux états de conscience, l’autre aux conduites observables chez les sujets étudiés.

L’apport de Sabatier

En ce qui concerne la formation de la pensée psychologique du jeune Piaget, si l’on met entre parenthèses ce que celui-ci acquiert dans ses échanges avec ses proches, tout commence avec la lecture de Sabatier, une lecture qui d’ailleurs entre probablement en résonance avec ces échanges. Il est évident que la psychologie doit beaucoup aux réflexions très lointaines des hommes sur la condition humaine. Le "qui suis-je?" de Socrate n’est qu’un moment de cette longue réflexion au cours de laquelle nos ancêtres ont créé une psychologie qui, d’un côté, exprime les angoisses, les espoirs, l’être au monde et les sentiments de l’homme, et de l’autre, rejaillit sur lui, en contribuant à le modeler.

L’église a, elle aussi, enrichi la connaissance psychologique, et il suffit de lire le traité des passions de Saint-Thomas, et de réfléchir à la prodigieuse source d’information sur la vie psychologique qu’était la pratique de la confession, pour se convaincre que, si la physique scientifique marque une rupture par rapport à celle du moyen âge, la psychologie des anciens est au contraire proche de celle que nous édifions aujourd’hui, hormis les chapitres les plus techniques de la psychologie.

Par la lecture de Sabatier, c’est cette psychologie "hors science", à la fois informante et structurante, que découvre le jeune Piaget.

Que peut apprendre l’adolescent auprès de Sabatier, qui soit en accord avec une personnalité préparée à recevoir ce message? Principalement ce qu’est une personnalité chrétienne, cette opposition, que l’on trouve naturellement en d’autres religions, entre un moi empirique et un moi idéal, un moi pressé de céder aux plaisirs facilement accessibles et un moi tendu vers l’accomplissement beaucoup plus difficile d’une communauté idéale. Bien sûr le dessein du théologien en décrivant des sentiments et des conduites religieuses qui sont très proches de ce que peut ressentir un adolescent, du moins dans nos sociétés, a un but: rapprocher de l’glise de jeunes pensées "égarées". Mais si l’on fait abstraction de ce but, il n’en reste pas moins que l’Esquisse contient une description de réalités psychologiques qui exprime parfaitement les états d’âme de l’adolescent.

Cette découverte de la psychologie de Sabatier a-t-elle une conséquence pour l’oeuvre psychologique à venir de Piaget? Très certainement. L’opposition établie entre le moi empirique et le moi idéal, que d’ailleurs le théologien français a pu emprunter au grand courant de la philosophie idéaliste allemande, mais qu’il formule en des termes plus accessibles, va former le coeur de la pensée psychologique de l’adolescent. C’est d’ailleurs cette opposition que l’on va retrouver, mais sous une apparence plus scientifique, parce que traduite en langage "métabiologique", au coeur du système de philosophie exposé dans Recherche (JP18). Bien plus tard, la notion d’équilibration contiendra encore la trace de cette idée d’un moi «qui s’oppose lui-même à lui-même, comme s’il y avait en lui réellement deux êtres: un moi idéal et un moi empirique» (in JJD84, p. 218). Simplement Piaget se sera efforcé entre temps de clarifier ce qu’est cet idéal, cet «élan» qui pousse "en avant" la vie, puis la pensée.

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Par les mathématiques l’esprit explique la réalité physique, mais, par la biologie, la réalité physique rend compte de l’esprit et des mathématiques elles-mêmes.