Jean Piaget. Présentation de l'oeuvre
Fondation Jean Piaget

L'explication psychologique

Deux exemples
Les explications classiques
L’explication constructiviste


Deux exemples

L’explication psychologique n’est pas différente en son principe de celle qui intervient dans les autres sciences de la nature. Piaget pourra donc s’appuyer sur les nombreuses recherches qu’il a consacrées à la genèse de la causalité et de la pensée expérimentale chez l’enfant et l’adolescent d’une part, et de l’autre sur ses propres apports au développement de la psychologie théorique et expérimentale, pour décrire comment le processus général d’explication scientifique se concrétise dans le cadre de la psychologie. L’exemple le plus clair est celui des travaux consacrés à l’étude des illusions perceptives.

L’explication des illusions perceptives

La première démarche du psychologue est la découverte de lois ou de régularités au sein de son objet d’étude. Dans le cadre des illusions perceptives, il s’agit, d’une part de vérifier la généralité d’une illusion telle que celle de Müller-Lyer (fig. 47), et d’autre part de varier l’expérience de manière à mettre en évidence les différents facteurs susceptibles d’expliquer l’illusion. Ces variations peuvent par exemple porter sur l’âge des sujets, ou sur la situation expérimentale. Dans le cas de l’illusion en question, elles permettent d’écarter les hypothèses explicatives non pertinentes, et de cerner les facteurs pertinents qui s’imposent d’eux-mêmes au fur et à mesure du progrès de la recherche.

La recherche d’une hypothèse explicative. – Si tout va bien, au terme de cette progression, il est possible qu’une hypothèse s’impose. Il suffira dès lors de varier le ou les facteurs explicatifs supposés pour démontrer leurs effets et préciser la façon dont ils agissent. Dans le cas de l’illusion Müller-Lyer, il apparaîtra que c’est la différence de grandeur entre les côtés parallèles des deux trapèzes composant la figure qui fournit une première explication. Mais là ne s’arrête pas le processus explicatif. Le pas suivant s’impose de lui-même: expliquer pourquoi il en va ainsi. La réponse sera atteinte avec la création d’un modèle explicatif dont pourra être déduite l’action du facteur explicatif.

La création d’un modèle explicatif. –La construction d’un modèle explicatif peut être suggérée par les lectures de l’expérience, ou être purement abstraite (les équations mathématiques traduisant les observations peuvent par exemple suggérer à elles seules des modèles abstraits).

Dans le cas de l’illusion Müller-Lyer, partant de l’idée que des centrations sur l’un ou l’autre des éléments en présence peuvent entraîner des surestimations des parties centrées de la figure, Piaget va supposer l’existence de probabilités de rencontre différentes entre, d’un côté, l’organe récepteur et, de l’autre, les différentes parties de la figure perçue.

L’étude des illusions perceptives ne portant pas sur la seule illusion Müller-Lyer, il est en conséquence possible de construire un modèle probabiliste de plus en plus complet des couplages possibles entre l’appareil oculaire et les figures regardées. Ce modèle permet de déduire et de calculer avec précision quelle sera l’ampleur de l’illusion en fonction des différentes valeurs que peuvent prendre les différentes longueurs en jeu dans les figures présentées au sujet.

L’explication est alors atteinte lorsque, d’une part, les déductions et les calculs internes au modèle permettent de prédire de façon relativement complète les lois observées lors de la première étape, et d’autre part lorsque l’on peut attribuer à l’objet étudié des opérations dont on suppose qu’elles produisent au sein même de l’objet les effets observés dans l’expérience ou déduits par le modèle.

L’explication de l’intelligence

Une deuxième illustration du fonctionnement de l’explication en psychologie que Piaget peut trouver dans ses propres recherches est celle fournie par la totalité de ses recherches sur le développement de l’intelligence représentative. Là encore de multiples situations expérimentales permettent de vérifier l’acquisition à un âge moyen de notions telles que celle du nombre. Et là aussi c’est la construction ou l’adoption, par le psychologue, d’un modèle abstrait, en l’occurrence la structure de groupe, qui explique les réponses des enfants.

La raison pour laquelle l’explication de l’intelligence n’atteint pas le niveau de précision de l’explication des illusions perceptives est due à la nature de l’objet étudié: tout en étant sous-tendues par des opérations parfaites, les conduites et les notions intellectuelles sont beaucoup plus dépendantes de la volonté du sujet et d’un certain nombre de facteurs incontrôlables entrant dans la détermination de ses conduites que ce n’est le cas pour les régulations statistiques attribuées à la perception.

Sur le terrain cognitif, on ne peut jamais être sûr que le sujet se conduira en fonction de son niveau le plus élevé de conduite. Mais dans la mesure où l’on voit effectivement un sujet produire une certaine réponse, par exemple juger qu’il y a la même quantité de matière dans une boule de plasticine découpée en morceau que dans la boule originale, la connaissance fournie par le modèle mathématique du groupement des opérations en jeu permet alors au psychologue d’expliquer et de comprendre après coup cette réponse (à condition naturellement qu’il s’assure qu’elle ne soit pas l’effet du hasard, ou d’un apprentissage empirique, etc.).

Haut de page

Les explications classiques



L’explication psychologique, comme d’ailleurs plus généralement l’explication physique, ne soulèverait aucune difficulté épistémologique si la démarche s’arrêtait à la découverte d’un modèle abstrait permettant de déduire, voire de prédire, les phénomènes observés. Toute la difficulté commence avec la démarche qui consiste à attribuer à la réalité des actions ou des opérations, qui, au sein de cette réalité réaliseraient des actions isomorphes aux opérations et déductions internes au modèle. Le savant pourrait, il est vrai, refuser de s’engager dans cette voie. Mais ce faisant sa décision serait un parti pris comme un autre, et surtout, cette façon de procéder le couperait d’une source possible d’hypothèses sur son objet d’étude.

Les faits d’histoire des sciences prouvant à Piaget que les interdictions mises par le positivisme n’ont jamais été respectées, il n’hésitera pas à supposer la présence, au sein des réalités psychologiques qu’il étudie, d’actions et d’opérations correspondant aux opérations ou aux déductions opératoires internes aux modèles explicatifs probabilistes ou logiques auxquels il parvient dans ses études de psychologie.

Au demeurant, pour ce qui est de l’intelligence, les attributions qu’il peut faire sont en un sens moins risquées que celles de la physique ou de la biologie dans la mesure où elles reviennent à projeter dans son objet d’étude un équivalent des opérations qu’il découvre dans la pensée mathématique.

Dès lors qu’il se refuse à suivre le positivisme, Piaget ne peut manquer de discuter la nature de l’objet auquel sont attribuées les opérations et les déductions du modèle probabiliste ou logico-mathématique. Ce problème rejoint celui, classique, de la nature de la réalité psychologique: de quoi est faite celle-ci, ou à quoi peut-on la réduire? Comme toujours, la démarche engagée consiste à classer les solutions en présence, avant de proposer sa propre solution.

La réduction à un facteur explicatif unique

Une première solution confirme la thèse générale de Meyerson en ce qui concerne la nature générale de l’explication: toute la réalité psychologique se laisserait réduire à un facteur unique, qui prend différentes formes selon les circonstances ou les stades. Ce facteur pourrait être par exemple la libido freudienne, et ses déplacements sur différents objets. Mais toute la psychologie et toute la psychanalyse n’en sont plus là, et font intervenir de réelles transformations ou constructions psychologiques lors du développement.

Une autre explication peut consister à rechercher en dehors de la psychologie les causes ou les agents des phénomènes psychologiques et de leurs transformations.

Les réductions à des facteurs extrapsychologiques

Les tentatives de trouver en dehors de la réalité psychologique les raisons naturelles des formes prises par elle se laissent ranger en trois grandes catégories: le réductionnisme psychosociologique, le réductionnisme physicaliste et le réductionnisme organiciste.

Le premier est illustré par l’explication que Janet donne de l’origine des normes logiques (celles-ci ont été initialement créées pour régler les problèmes inhérents aux discussions intersubjectives); le second par les thèses de la Gestalt (les bonnes formes perceptives comme reflet des équilibres physiques); le troisième, par tous les essais plus ou moins réussis de réductions neurophysiologiques.

Selon Piaget, chacune de ces démarches réductionnistes atteint en partie son but, et lui-même ne se prive pas dans ses explications de laisser une place aussi bien aux facteurs psychosociologiques et sociaux qu’aux facteurs biologiques; c’est même son but ultime de relier l’explication psychologique à l’explication biologique, puisque seul ce lien permet de refermer le cercle des sciences (fig. 60) et le cercle sujet-objet sur eux-mêmes. Ces explications sont cependant insuffisantes et il les complétera par une explication conforme au constructivisme et qui laisse sa place à la réalité psychologique.

Enfin, parmi les directions explicatives constatées au sein de la psychologie, Piaget mentionne celles qui ne sortent pas de la réalité psychologique pour rendre raison des transformations ou des acquisitions psychologiques.

L’explication comportementaliste

Il s’agit principalement de toutes les théories comportementalistes qui, passant outre aux interdits du behaviorisme radical, n’hésitent pas à construire des modèles abstraits d’apprentissage dont les composantes sont alors attribuées au comportement psychologique (un exemple est celui des recherches réalisées par Berlyne au Centre d’Epistémologie; EEG12). Dans la mesure où le comportementaliste parvient à observer des opérateurs au sein des comportements, le rapprochement est grand, mais pas complet, avec la solution que proposera Piaget (qui, elle, inclut la dimension consciente au sein du comportement).

Haut de page

L’explication constructiviste

L’explication adoptée par Piaget dépend à la fois des problèmes qu’il se pose, dont celui de relier la logique et la biologie, et des résultats des nombreuses recherches réalisées dans différents domaines de la psychologie génétique. Cette solution, le constructivisme génétique, repose sur un constat: l’existence d’un véritable développement cognitif dans lequel un certain nombre de niveaux de conduites peuvent être mis en évidence.

On peut dès lors distinguer deux plans d’explication, dont le premier concerne les phénomènes propres aux différents stades atteints par l’enfant, et le second, l’explication du passage d’un niveau à un autre.

L’explication des conduites internes à un stade

Selon ces niveaux, et selon les domaines considérés, la première explication consiste alors à construire un modèle probabiliste ou un modèle algébrique susceptible de rendre compte des comportements observés. Ces deux types de modèles font appel à deux notions explicatives centrales: la régulation et l’opération.

Comme l’élaboration des deux modèles est guidée par les observations des réalités étudiées, l’attribution des déductions ou des opérations du modèle consiste simplement à réinjecter dans les activités du sujet ces déductions ou ces opérations, mais alors en les enrichissant des propriétés de structure que la modélisation permet de mettre en évidence.

Ainsi la modélisation des conduites de classification ou de sériation aboutit à des structures formelles de groupements logiques qui présentent des propriétés particulières; l’attribution des opérations de ces modèles à la réalité psychologique permet de prédire que le sujet, en utilisant telle ou telle opération, sera conduit à porter tel ou tel jugement.

Bien sûr ce mouvement qui va des observations aux modèles et des modèles aux observations est plus intriqué que ne le laisse croire la description précédente, et ce n’est que le jour, encore très lointain, où la psychologie génétique sera aussi avancée que la physique théorique qu’une telle séparation entre les phases de modélisation et d’attribution sera féconde.

En recourant aux notions de régulation et d’opération, le constructivisme génétique parvient à rendre compte des comportements observés chez l’enfant d’un certain niveau de développement. Ces notions sont explicatives dans la mesure où les régulations et les opérations sont toujours liées à des structures fermées sur elles-mêmes, cette fermeture, parfaite ou non, en fournissant la condition d’existence.

L’explication du passage d’un stade à un autre

Mais le constructivisme génétique cherche également l’explication du passage d’une structure de comportement à la suivante. Il invoque pour ce faire des processus basés en partie sur l’observation des conduites (par exemple les conduites des stades dits intermédiaires dans le développement de l’intelligence opératoire), ou sur l’examen comparé des structures propres aux différentes étapes (constater que la structure des nombres entiers contient la structure des nombres naturels, et constater la nature des différences, peut donner des idées sur la nature des processus de construction psychogénétique).

Ces processus de coordination, de différenciation, d’abstraction réfléchissante, de généralisation complétive, d’équilibration entre l’assimilation et l’accommodation, entre les sous-systèmes cognitifs, etc., n’ont pas encore abouti à une réelle modélisation.

La théorisation et l’explication restent encore pour l’essentiel verbales, contrairement par exemple à des mécanismes explicatifs concurrents, inspirés du processus de sélection naturelle des espèces biologiques, mais qui sont probablement insuffisants pour capturer les particularités du développement cognitif par rapport à l’évolution biologique.

Une explication véritablement psychologique

Que ce soit sur le plan de la structure du comportement ou sur celui de sa genèse, le coeur de l’explication constructiviste réside dans l’attribution au sujet d’un certain nombre de conduites conçues comme attachées à des systèmes plus ou moins complexes, qui leur donnent sens et expliquent leur enchaînement (ces conduites peuvent être sociales, comme par exemple la coopération).

De manière générale, cette explication procède sans sortir du domaine de la conduite et des structures qui les sous-tendent, et sans s’interroger sur la nature de ces conduites et de ces structures. Elles sont alors simplement considérées comme comportant une dimension causale, car elles sont réalisées par un organisme biologique, mais aussi une dimension implicatrice, dans la mesure où les activités du sujet s’enchaînent selon les significations que celui-ci attribue aux réalités de toute nature qui sont l’objet de son attention.

Mais l’articulation de ces deux plans ne fait généralement pas l’objet d’une discussion. Le constructivisme génétique pourrait, comme le comportementalisme non dogmatique, s’en tenir au domaine de la conduite et ne pas se prononcer sur la question de l’articulation entre la causalité et l’implication (ou le neurophysiologique et le logique), s’il n’avait pas l’ambition de proposer une théorie générale de la connaissance qui embrasse la totalité du système des sciences.

Dans la mesure pourtant où Piaget a cette ambition, il lui faut bien prendre parti dans la querelle deux fois millénaire qui a opposé le spiritualisme et le matérialisme, ou tout au moins proposer une solution qui permette de sortir de cet antagonisme.

Haut de page







L’extension considérable de fécondité que marque le passage du logique au mathématique tient donc à toute la différence qui sépare du simple «groupement» (ou composition réversible des relations de partie à tout), les groupes numériques, algébriques et géométriques fondés sur les relations directes des parties entre elles. […] Or, c’est précisément cette structure fondamentale de groupe qui assure la rigueur du raisonnement mathématique (sitôt dépassés les rapports élémentaires de partie à tout qui se retrouvent dans la théorie des ensembles).