Fondation Jean Piaget

La philosophie

[p.11]Le chercheur formé à une discipline scientifique est aujourd'hui un homme qui sait sans doute un nombre très grand de choses mais sur un sujet bien délimité et par conséquent restreint, ce qui a incité de faciles esprits à définir l'homme de science comme «quelqu'un qui sait tout mais sur presque rien». Il y a fort à parier (texte 1) que Piaget ne manquerait pas l'occasion de leur répéter que pour un philosophe qui se doit par définition d'être un esprit universel, c'est exactement l'inverse qui est vrai: un philosophe c'est ainsi «quelqu'un qui ne sait rien, mais sur presque tout». On comprendra donc que malgré le titre de cette collection, il ne s'agisse pas d'y traiter Piaget de philosophe sans assurer ses arrières. Ainsi, bien qu'il reconnaisse devoir sa problématique même à la philosophie, depuis ce qu'il a appelé sa «déconversion» philosophique, Piaget s'est appliqué à détacher l'épistémologie de la philosophie pour en faire une discipline proprement scientifique, tout comme les mathématiciens qui ont récemment soustrait la logique à la philosophie. Il y a, semble-t-il, si bien réussi que même les psychologues, auxquels on l'assimile trop souvent ont reconnu la spécificité de sa démarche et son indépendance par rapport à la psychologie (texte 2). On pourrait objecter que Piaget n'a fait au contraire qu'introduire ainsi dans la philosophie elle-même les exigences de contrôle déductif ou expérimental dans l’ établissement des vérités, qui sont celles de toute connaissance quelle [p.12] qu'elle soit, et non de la seule connaissance scientifique. Mais cette réduction de la connaissance philosophique à la connaissance rationnelle serait illégitime et inacceptable pour les philosophes eux-mêmes. La philosophie contemporaine en particulier postule en effet l'existence de modes de connaissance proprement philosophiques, indépendants de la connaissance scientifique (parascientifiques, dit Piaget), et qui sont de nature transrationnelle sinon irrationnelle. Outre l'exigence de rationalité, il existe entre la démarche scientifique et la démarche philosophique une différence quant à la définition de leur objet. La philosophie est une «prise de position raisonnée par rapport à la totalité du réel»[1], cette totalité inclut donc «l'ensemble des activités supérieures de l'homme» (morale, esthétique, foi religieuse ou humaniste), et non pas exclusivement la connaissance. La démarche scientifique, en revanche, se limite à la coordination du seul système des valeurs cognitives de la vérité empirico-déductive. L'objet de la philosophie s'étendant à la coordination de la totalité des systèmes de valeurs élaborés par l'homme, il dépasse ainsi de beaucoup celui de la connaissance qui est limité à un seul d'entre eux. En transcendant ainsi le découpage et la délimitation des problèmes, ainsi que les méthodes communicables et reproductibles de vérification que s'impose la connaissance, la philosophie peut sans doute aboutir à une coordination raisonnée des systèmes de valeurs, mais qui constitue alors une sagesse selon les termes de Piaget, et non pas une connaissance au sens strict puisque la vision du monde qui en résulte ne peut être ni démontrée logiquement, ni prouvée expérimentalement (texte 3). Les problèmes classiques de coordination de systèmes de valeurs, tels que la conciliation de la religion et de la science, ne [p.13] peuvent en effet être résolus que par une conjecture plausible qui devient élément d'une sagesse lorsqu'une décision du sujet, un engagement, ou un parti proprement philosophique vient la transformer en croyance individuelle. Néanmoins, ajoute Piaget (texte 4), tout homme qui pense et qui prend conscience de la multiplicité des systèmes de valeurs qu'il entretient ressent tôt ou tard le besoin de les coordonner et aboutit à cette tentative d'unification rationnelle inévitablement provisoire de la «vision du monde» que constitue une philosophie personnelle. C'est dans l'exacte mesure où Piaget dégage explicitement ou implicitement de telles coordinations à partir de ses travaux scientifiques que l'on peut impunément le qualifier de philosophe. Quant à ses recherches épistémologiques proprement dites, elles ne relèvent ni par là délimitation des problèmes, ni par les méthodes déductive et expérimentale qu'elles mettent exclusivement en jeu, de la philosophie ainsi définie. Cette définition enfin n'a rien d'arbitraire puisqu'elle rejoint celle d'un philosophe aussi écouté que Jaspers, pour qui la philosophie c'est «la recherche de la vérité et non sa possession» et par conséquent «dès qu'une connaissance s'impose à chacun pour des raisons apodictiques elle devient aussitôt scientifique, elle cesse d'être philosophique et appartient à un domaine particulier du connaissable[2].


[1][p.12, note 1] Sagesse et illusions de la philosophie, p. 57.
[2][p.13, note 1] Jaspers, dans Introduction à la philosophie, cité par Piaget, dans Sagesse et illusions de la philosophie, p. 282-283.



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La différence entre le temps et l’espace est […] à chercher dans le processus même de [l']application des actions ou des opérations aux objets extérieurs: dans le cas de l’espace, la coordination des actions suffit, par son exercice au cours des actions particulières, à assurer la construction des structures sans emprunter à titre de matériaux les propriétés des objets comme tels […]; au contraire, dans le cas du temps, l’abstraction à partir de la coordination des actions ne suffit pas à la construction des structures et celles-ci empruntent aux objets certains caractères que le sujet abstrait de ces objets eux-mêmes.