Jean Piaget – L'œuvre
Fondation Jean Piaget

Stades 4-6

Stades 4 et 5: Début d'indépendance et déplacement visible de l'objet
Stade 6: La permanence de l'objet


Stades 4 et 5: Début d'indépendance et déplacement visible de l'objet

Stade 4 : Début d'indépendance de l'objet

Lors du quatrième stade, l’enfant accorde un début d’indépendance à l’objet. Il sait écarter un écran pour pouvoir le saisir. Mais si, après avoir été caché de façon visible sous un premier écran, l’objet est ensuite déplacé de façon visible pour être caché sous un deuxième écran, l’enfant le recherchera systématiquement à l’endroit où il a d’abord pu le retrouver, c’est-à-dire sous le premier écran (obs. 44[CR], JP37, p. 49).

L’objet reste encore connu comme "à disposition" des actions de l’enfant, et ainsi n’a pas de localisation à proprement parler objective. L’indépendance de l’objet reste donc toute relative. L’enfant croit qu’il va surgir en un certain lieu A alors qu’il vient de le voir être caché en un autre lieu B.

Stade 5: Prise en compte des déplacements visibles

Le cinquième stade de construction de l’objet permanent est le premier dans lequel l’objet est conçu comme spatialement situé de manière indépendante des actions antérieures du sujet.

Celui-ci, pour retrouver un objet dont il a pu constater les déplacements visibles, sait où il faudra le rechercher lorsque il le souhaitera. Il sait aussi qu’il n’a pas le moyen de le faire surgir en un lieu lorsqu’il l’a vu disparaître en un autre lieu (obs. 53[CR], JP37, p. 61).

Contrairement au stade précédent, l’enfant a maintenant conscience des relations:
    «l’enfant tient compte de tous les déplacements visibles qu’il a observés et il abstrait l’objet de son contexte pratique » (JP37, p. 62).
Mais l’enfant ne sait pas encore composer déductivement les mouvements de l’objet lorsque ceux-ci ne sont pas directement constatables, et ne sont qu’inférables à partir de la constatation des déplacements d’un objet visible auquel l’objet invisible est reconnu lié (obs. 55[CR], JP37, p. 62). (Pour un extrait de film illustrant ce 5e stade, cf. permanence de l’objet, stade 5.)

S’il parvient en certains cas à retrouver des objets qui ont été déplacés de manière invisible, ces réussites dépendent de la chance ou d’un apprentissage empirique non généralisable.

Par ailleurs on le voit aussi faire à nouveau appel aux conduites magico-phénoménistes des stades précédents (conduites alors pourtant adoptées en "désespoir de cause", ce dont la pensée adulte est également coutumière!).

Pour réussir ce type de tâches, et pour dégager pleinement la réalité objective de l’objet (au moins en droit, sinon toujours en fait), il faudra que l’enfant parvienne à une composition des relations spatiales qui ne se limite plus aux déplacements visibles, et il faudra aussi qu’il sache composer les relations temporelles entre différentes actions passées.

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Stade 6: La permanence de l'objet

Alors que dans les premiers stades la notion de l’objet était constamment sous la dépendance de l’action du sujet et des finalités de cette action, dans l’étape finale, le sujet attribue une extériorité complète et une réelle permanence à l’objet.

L’enfant d’une année et demie environ sait que cet objet qu’il voit maintenant continuera à exister et se trouvera dans un lieu précis de l’espace lorsqu’il lui tournera le dos, ou lorsque quelqu’un l’emportera pour le placer ailleurs, ou encore lorsqu’une série d’autres objets seront placés sur lui, etc.

Ainsi, lorsque son père dissimule un crayon dans l’une de ses mains, puis lorsqu’il glisse sa main et dépose de manière invisible cet objet sous un premier cache A, ou sous un second cache B, ou encore sous un troisième cache C, Jacqueline sait-elle sans hésitation glisser sa main sous le bon cache pour retrouver l’objet (obs. 64[CR], JP37, p. 70). Elle déduit et se représente les déplacements et placements invisibles de l’objet à partir de ses relations avec d’autres objets et de leurs propres déplacements et placements. (Extrait de film illustrant ce comportement: stade 6 de la construction de l’objet.)

La conception que se fait le sujet de l’objet comme doté d’une existence indépendante de la sienne ne se réduit pas à celle assimilant l’objet à un association de qualités perçues et reconnues.

Déjà lors des stades antérieurs le bébé était en effet capable de distinguer un objet d’un autre grâce à ses qualités les plus caractéristiques. Une telle reconnaissance n’impliquait pourtant pas la présence chez l’enfant de la notion complète d’objet.

Ce qui conditionne l’acquisition de la notion complète d’objet est la maîtrise des relations spatiales et temporelles constitutives de l’univers dans lequel il conçoit que les objets existent, et dans lequel lui-même se situe au côté des autres.

Comment le bébé du sixième stade peut-il concevoir l’objet comme se trouvant en tel ou tel lieu alors même qu’il ne l’a pas perçu en ce lieu?

Il peut utiliser l’activité d’accommodation d’un schème fonctionnant en l’absence de l’objet auquel ce schème donne sens pour se représenter intentionnellement cet objet et peut-être résoudre un problème le concernant. En ce cas, le sujet utilise une partie de son système cognitif, un schème, en tant que représentant de l’objet absent.

En raison des progrès de la fonction sémiotique, il peut d’ailleurs aussi le représenter au moyen d’un substitut qui lui ressemble (un symbole) ou non (un signe).

Objet permanent et représentation

Il faut noter ici le lien de co-détermination que Piaget introduit entre la notion d’objet permanent au sens le plus strict du terme et celle de "représentation vraie".

En un certain sens Piaget admet que l’enfant du quatrième stade qui recherche activement un objet qui vient de disparaître de sa vue se représente cet objet (JP37, p. 75; de la même façon on pourrait admettre l’existence de formes encore plus primitives d’objet et de représentation liées à la simple attente de "nourriture" induite par l’activation d’un schème sensori-moteur ou de perception). Mais comme l’objet du quatrième stade n’est que partiellement conçu comme indépendant de l’action du sujet, il n’est pas encore un véritable objet, et l’enfant de ce stade ne peut en conséquence véritablement se représenter une chose absente.

Cette co-détermination de l’objet et de la représentation implique que tous deux passent par des étapes communes de constitution qui les conduisent ensemble vers leur première forme relativement achevée telle qu’elle se manifeste lors du sixième stade.

On soulignera donc que, là comme ailleurs, bien comprise, la méthode génétique implique de mettre de côté la tentation d’identifier les formes les plus primitives d’appréhension du réel aux premières formes relativement achevées, tentation qui découle du lien de filiation existant entre ces formes.

[FJP 25 avril 2010: Nous plaçons provisoirement, à des fins de test, une copie de taille réduite d'un petit film sur le stade 6 de la construction de l’objet extrait d'une série de DVD sur des "échelles (piagétiennes) du développement sensori-moteur"…]

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Je me souviens très vivement combien l'influence du savant suisse a marqué mon premier entretien avec Alexandre Koyré (...). Je lui ai dit que c'était à partir des enfants de Piaget que j'avais appris à comprendre la physique d'Aristote. Sa réponse, que c'était la physique d'Aristote qui lui avait appris à comprendre les enfants de Piaget, confirma parfaitement mon impression de l'importance de ce que j'avais appris.

T. Kuhn, in
Les théories de la causalité, Paris: Presses univ. de France. (EEG 25), 1971
, p. 8.