Fondation Jean Piaget

Le langage


En dépit du fait que son premier livre de psychologie ait pour titre "Le langage et la pensée chez l’enfant", il n’y a pas de doute que Piaget s’est peu intéressé au langage en tant que tel. Certes il n’a jamais sous-estimé, ou du moins nié, le rôle essentiel que le langage joue dans le développement de la pensée.

Le langage étant le vecteur principal des interactions cognitives interindividuelles, et ces interactions étant cruciales au développement de la pensée représentative, Piaget ne pouvait tout simplement pas ignorer son rôle.

Lui-même d’ailleurs l’affirmera de la manière la plus claire dans un article de 1965 sur "Langage et pensée" retranscrit dans Psychologie de l’enfant: «Il faut cependant reconnaître [que] le langage joue un rôle particulièrement important, car, contrairement aux autres instruments sémiotiques (images, etc.) qui sont construits par l’individu au fur et à mesure des besoins, le langage est déjà tout élaboré socialement et contient d’avance, à l’usage des individus qui l’apprennent avant de contribuer à l’enrichir, un ensemble d’instruments cognitifs (relations, classifications, etc.) au service de la pensée» (JP66b, p. 72).

Si on tient compte de l’enracinement philosophique profond de Piaget dans une tradition, le rationalisme, qui a toujours privilégié la pensée sur le langage, l’un des faits les plus surprenants de toute l’oeuvre reste pourtant qu’il ait consacré son premier livre à traiter du langage.

Pourquoi des recherches sur le langage?

Dès cet ouvrage, au delà du langage, c’était la logique et la mentalité enfantines qui étaient visées, ou encore les capacités d’interaction sociale des jeunes enfants, trois dimensions de la pensée qui feront l’objet d’ouvrages publiés entre 1924 et 1932. Mais pourquoi Piaget n’a-t-il pas immédiatement abordé de front des problèmes qui ne pouvaient que l’intéresser plus que celui du langage?

Une réponse plausible tient en l’importance que les études sur le langage occupaient dans la psychologie de cette époque. Dans les années vingt, l’une des questions principales dont débattait la psychologie française était celle des rapports entre le langage et la pensée, et plus généralement des rapports entre les explications psychologiques et sociologiques des catégories de la pensée, débat fortement imprégné par les thèses du sociologue Durkheim.

Piaget, qui au début des années vingt faisait son apprentissage de psychologue, ne pouvait pas ignorer ce débat. En s’intéressant à son tour au problème des rapports entre le langage et la pensée, en publiant son premier livre sur cette question, Piaget marquait ainsi peut-être sa volonté d’intervenir au coeur de l’un des principaux problèmes qui intéressaient la psychologie du début du siècle.

En ce sens "Langage et pensée" est un indice de l’un des aspects importants de la personnalité scientifique de son auteur, aspect qui est également l’une des composantes de l’explication qu’il sera amenée à donner du développement de la pensée logique: le rôle des échanges sociaux dans la constitution de son oeuvre scientifique, ainsi que dans la constitution des connaissances, que Piaget n’a jamais nié, même s’il en a donné des interprétations variées.

Pourtant le problème de fond ayant été dès le début, pour lui, celui de l’origine des normes et des formes de la pensée, un intérêt pour le langage ne pouvait naître que dans la mesure où celui-ci avait quelque lien avec ce problème. Cet intérêt ne semble avoir été éveillé que quatre fois tout au long de l’oeuvre: 1. lors des premières recherches sur la logique et la mentalité enfantines, 2. lors des recherches consacrées à la formation du symbole chez l’enfant, 3. lorsque des psychologues ont cherché à connaître l’effet de l’absence de l’acquisition du langage verbal sur les progrès de la pensée, enfin 4. lorsque Sinclair, proche collaboratrice de Piaget, a étudié les rapports entre l’acquisition de la syntaxe et le développement de la pensée opératoire chez l’enfant.

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Quelle que soit la liberté de la construction intellectuelle, celle-ci ne saurait, en effet —et c’est en quoi une construction rationnelle diffère d’une construction quelconque— supprimer ce sur quoi elle s’est appuyée en son point de départ, et sa solidité sera corrélative de sa capacité de mise en relation entre les éléments nouveaux qu’elle apporte et les éléments anciens qu’elle a utilisés.