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Cet ouvrage appartient à la trilogie des travaux consacrés par Piaget à la genèse de l'intelligence sensori-motrice, à la construction des catégories de l'objet, de l'espace, de la causalité et du temps, ainsi qu'à la formation de la fonction sémiotique chez l'enfant entre 0 et 2 ans environ. Comme les études sur La naissance de l'intelligence chez l'enfant (1936) et La formation du symbole chez l'enfant (1945), celle consacrée à La construction du réel chez l'enfant contient un grand nombre d'observations par Piaget des conduites de ses propres enfants, systématiquement recueillies et cataloguées avec l'aide de son épouse. S'y trouvent également développées de puissantes considérations théoriques qui révèlent comment les catégories kantiennes de la pensée s'enracinent dans les conduites sensori-motrices au moyen desquelles le jeune enfant agit sur son monde, le transforme et s'y adapte.
Nous remercions Sébastien Walsh, étudiant au Ph.D. Psychologie sous la direction du professeur Stéphan Desrochers (université Laval, Québec) pour sa précieuse collaboration à la préparation de la version électronique de ce texte.
Dans cette très brève intervention à l’occasion d’un hommage de l’Université de Genève à son illustre membre, Piaget prend position par rapport à 5 problèmes généraux de la psychologie scientifique: (1) l’articulation de la psychologie générale (science du sujet en tant qu’universel) et de la psychologie en tant que science de l’individu (Piaget réduit un peu imprudemment ici la psychologie différentielle à la seule psychologie appliquée, ce qui est discutable, quand bien même, à l’inverse de la psychologie générale, cette branche de la psychologie qu’est la psychologie différentielle s’est essentiellement développée dans le cadre de la psychologie appliquée); (2) la question de la pleine appartenance au domaine des sciences de la nature; cette appartenance ne contraint nullement de réduire simplement la réalité psychologique à la réalité physique (une telle réduction n’est possible qu’en enrichissant la matière avec laquelle cette réduction est tentée); (3) de plus, toujours sous l’angle des rapports de la psychologie scientifique avec les autres disciplines scientifiques, s’il est vrai que la première prend appui sur la neurologie (et tend dans certaines limites à s’y réduire), en sens inverse, la psychologie explique les notions utilisées par les autres sciences (elle explique par exemple les origines du nombre, ou encore en quoi certaines structures dites naturelles par les mathématiciens eux-mêmes le sont); (4) le problème des rapports entre la psychologie de l’intelligence et l’épistémologie, rapports qui, aux yeux de Piaget, s’expliquent par le caractère indissociable de ces deux disciplines, (les solutions psychologiques au problème de la genèse des connaissances impliquant toujours une thèse épistémologique consciente ou inconsciente: primat du sujet sur l’objet, primat de l’objet sur le sujet, ou encore interactions multiples entre le sujet et l’objet nécessaires à la formation des connaissances); d’où (5) une dernière remarque portant sur le caractère nécessairement interdisciplinaire de la psychologie (Piaget donne l’exemple des relations encore débutantes entre la psychologie et la linguistique ou l’économie, ou plus développées entre la psychologie et la physiologie ou la neurologie, mais au contraire trop peu exploitées entre la psychologie de l’intelligence et la biologie générale).
Ce texte de circonstances est tout particulièrement intéressant dans ce qu’il éclaire les liens de Piaget avec la philosophie.
On y trouve en effet des traces significatives de la permanence d’un choix philosophique fondamental formulé par Piaget à l’aube de ses premières recherches de psychologie: ne pas se prononcer sur des questions qui échappent à la science en une certaine étape de son développement, tout en laissant ouverte la possibilité pour la science à venir d’apporter des réponses scientifiquement fondées à ces questions.
Autre aspect éclairant: ce texte illustre une certaine continuité dont Piaget a ici tout à fait conscience entre l’ancienne philosophie transcendantale de la connaissance (l’apriorisme kantien) et les découvertes de la psychologie génétique qui, aux côtés des constats l’épistémologie historico-critique, confirment tout en la révisant la critique kantienne, en montrant que toute expérience repose en effet sur des conditions apriori (en un sens transcendantal ou logique et non pas empirique et temporel), mais construites progressivement au cours de la psychogenèse (et de la sociogenèse voire de la phylogenèse) cognitive de l’intelligence humaine.
Dans le dernier paragraphe, Piaget exprime le souhait que, après son départ de l’Université, celle-ci n’oublie pas l’avenir du Centre international d’épistémologie «à peu près seul de son espèce en ce monde intellectuellement trop divisé».
La thèse que va soutenir Piaget dans ce chapitre est celle selon laquelle, pour le vivant contrairement aux machines cybernétiques construites par l'homme, la régulation suprême est précisément la totalité organique que compose tout système vivant (thèse qui rejoint ou que rejoint celle de l'autopoïèse chère à H. Maturana et F. Varela). Un constat vient compléter cette thèse. En ce qui concerne la psychogenèse des systèmes cognitifs, l'un des moteurs principaux de l'équilibration est la dissymétrie initiale entre le positif (toute action est initialement positivement orientée, y compris lorsqu'il s'agit pour le jeune enfant de s'opposer à une action extérieure) et le négatif. L'une des caractéristiques les plus révélatrices du travail de l'équilibration au cours de la psychogenése est la construction des négations permettant à l'enfant de dépasser dépasser les nombreuses perturbations ou contradictions dues à ce déséquilibre initial, de combler les lacunes, de compenser progressivement ces perturbations et lacunes, donc dépasser les déséquilibres de départ – un processus qui aboutira finalement, mais cela n'est plus qu'une partie du problème, certes très importante du point de vue de l'explication de la raison, à la construction des structures cognitives durablement équilibrées de la raison opératoire, même si elles sont elles aussi appelées à être dépassées par des structures opératoires toujours plus puissantes créées au niveau toujours plus abstrait (au sens de l'abstraction réfléchissante) des sciences logico-mathématiques. Enfin, et dans le même sens, ce chapitre esquisse une morphologie des régulations qui offre l'intérêt de montrer comment, en effet, les opérations logico-mathématiques découvertes chez l'enfant et chez l'adolescent sont, ainsi que le remarquait le cybernéticien W. R. Ashby, des régulations parfaites au sens où chaque opération possède son inverse ou sa réciproque pour le sujet (dont le système cognitif opératoire concerné) qui la pense et traite les problèmes résoluble au moyen de ce système.
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