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Ce "manuscrit" contient le texte de la troisième des 13 causeries sur l'intelligence enregistrées par Piaget à la Radio Suisse Romande le 3 mars 1951. D'une durée d'un peu plus de dix minutes, cette Causerie 3 a pour thème le passage de l'intelligence sensori-motrice à l'intelligence représentative, passage conditionné par l'apparition de la fonction symbolique et qui implique toute une reconstruction et le dépassement sur le plan de la pensée de ce qui a été construit sur le plan de l'action.
(Le visiteur peut entendre l'exposé de Jean Piaget en cliquant sur le lien hypertexte ci-dessus.)
Dans cette préface à un ouvrage de N. Kostyleff sur la théorie des réflexes publié en 1947 chez Delachaux et Niestlé, Piaget examine avec sympathie quoique non sans une légère touche d'ironie l'essai de cet élève de Bechterev de réinterpréter dans le langage et avec les concepts de la réflexologie les nombreux faits découverts par la psychologie génétique genevoise (mais aussi par la Gestaltpsychologie, ou par d'autres grandes écoles composant la psychologie scientifique). Pour Piaget, il est tout à fait possible que dans une étape bien plus avancée de développement de la psychologie scientifique tous les faits psychologiques puissent se traduire, sous réserve d'éviter des simplifications abusives, en langage neurophysiologique et au moyen d'une théorie non atomistique des réflexes conditionnés, conformément aux visées de Pavlov et de Bechterev. Mais cela signifie-t-il que le langage psychologique et des notions telles que celles d'opération logique ou de structure opératoire ou préopératoire seront alors superflues? Conformément à la thèse qu'il soutient du caractère circulaire des rapports entre sciences logico-mathématiques et sciences physiques, ou entre sciences de la pensée et science du cerveau, Piaget suggère qu'aussi loin que progressera dans le futur la science des comportements, celle-ci aura toujours recours à deux cadres explicatifs des conduites, recourant l'un aux notions explicatives de la neurophysiologie, l'autre à des notions telles que celles de régulation et d'opération logiques, de telle sorte que loin de donner lieu à une assimilation unidirectionnelle des structures mathématiques aux structures neurologiques (ou l'inverse), leur assimilation sera réciproque.
Tout l'intérêt de cette brève préface est de montrer que, comme il le fera quelques années plus tard en invitant au CIEG le behaviouriste Daniel Berlyne, Piaget n'hésite pas à rapprocher ses thèses de thèses qui leur sont apparemment contradictoires, ce qui lui permet de réaliser une même démarche d'assimilation réciproque que celle dont il a pu constater la fécondité dans le développement de l'intelligence sensori-motrice chez le bébé, comme dans certains chapitres du développement des sciences.
Dans ce texte rédigé en réponse à des critiques qui lui ont été adressées au sujet de l’égocentrisme des jeunes enfants, Piaget précise ce qu’il entend par cette notion. Il distingue très clairement celle-ci de la conception commune qui identifie égocentrisme et égoïsme (ce dernier impliquant une conscience et une valorisation excessive du soi). Par égocentrisme, Piaget a foncièrement en vue le fait qu’un jeune enfant s’ignore soi-même et ne parvient dès lors pas à instaurer des relations de réciprocité avec autrui, ou à se concevoir comme une réalité prenant place parmi les autres réalités qui lui font face, et qui offrent des perspectives autres que la sienne. En bref, la forme d’égocentrisme que Piaget attribue aux jeunes enfants est foncièrement et d’abord de nature épistémique (due au manque de décentration du sujet); de là résulte une sorte d’égocentrisme social aussi bien que cognitif dans le rapport que le jeune enfant entretient avec autrui ou avec la réalité physique (d’où ces formes primitives de causalité que sont les explications dynamiques, artificialistes, finalistes, etc.). Par ailleurs, si Piaget a étudié l’évolution d’une forme encore plus particulière d’égocentrisme, à savoir l’égocentrisme verbal, laquelle diminue avec l’âge, et s’il reconnaît que cette forme d’égocentrisme est plus ou moins présente chez les jeunes enfants selon les milieux dans lesquels ils sont observés, il n’en reste pas moins que cette forme d’égocentrisme reste pour lui un indice valable — mais un indice seulement, de l’égocentrisme épistémique, intellectuel et social de la pensée encore immature du jeune enfant.
A noter enfin que ce texte de 1933 et qui a donc été rédigé quelque deux ans avant la découverte des structures opératoires de l’intelligence, contient une information biographique intéressante: Piaget y annonce qu’il est en train de rédiger un ouvrage sur «le jeu et la pensée symbolique» chez l’enfant, ouvrage qui sera finalement publié en 1945 sous le titre «La formation du symbole chez l’enfant», et qui complète avec un décalage de quelques années les deux ouvrages sur «La naissance de l’intelligence» (1936) et «La construction du réel chez l’enfant» (1937).
Cet exemple, extrait de ce troisième chapitre de Classes, relations et nombres, n'est pas gratuit. Il est un indice de la démarche de pensée que Piaget a peut-être suivie pour aboutir aux modèles de groupement exposés dans cet ouvrage et les articles qui l'ont préparé – à savoir la mise en œuvre d'un processus d'abstraction réfléchissante sur sa propre activité en taxonomie biologique. Une fois abstrait, chacun de ces groupements peut alors donner lieu à une étude purement algébrique ou logistique de ses lois ou règles de composition.
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