Fondation Jean Piaget

Extraits de 1926 à 1930



1926.
La représentation du monde chez l'enfant. Introduction
Texte PDF mis à disposition le 26.05.2008
 - Présentation
Avec le texte publié une année plus tard sur La causalité physique chez l'enfant, l'ouvrage de 1926 sur La représentation du monde chez l'enfant est le pendant, sur le plan des relations entre sujet et objet – c'est-à-dire de la façon dont le sujet conçoit et explique le monde – des deux premiers livres de Piaget sur Le langage et la pensée chez l'enfant (1923) et Le jugement et le raisonnement chez l'enfant (1924), qui avaient pour objet la logique de la pensée enfantine et son lien avec le langage. Ces quatre ouvrages résument la première conception de l'auteur sur les étapes d'évolution de la pensée de l'enfant et de l'adolescent. Mais l'étude sur La représentation du monde chez l'enfant contient par ailleurs une importante introduction, dans laquelle l'auteur expose les principes de la méthode clinique-critique créée lors de ses premières recherches de psychologie génétique, entre 1924-1925. Par la suite, la méthode ici décrite sera complétée et modifiée de manière à mettre en évidence les particularités de la pensée concrète et non plus seulement verbale de l'enfant (l'enfant sera confronté à un matériel bien concret, qu'il pourra manipuler en fonction des problèmes posés et qui servira de base à ses jugements). Les considérées méthodologiques développées dans cette introduction s'appliquent pourtant à la totalité des démarches cliniques-critiques, que celles-ci se passent sur le plan de la pensée verbale, de la pensée concrète, voire, en un certain sens, des expériences et mises en scène qui permettront dès 1927 à Piaget de découvrir les étapes de l'intelligence sensori-motrice et de la construction du réel chez ces trois enfants, entre 0 et 2 ans.

1927.
La causalité physique chez l'enfant.
 Introduction à la section 1 et Chapitre I: Expériences relatives à la nature de l'air
Texte PDF mis à disposition le 28.11.2008
 - Présentation
Le présent document contient deux parties. La première consiste en une brève introduction générale de deux pages. En plus d'esquisser le plan d'un premier ensemble d'enquêtes exposé dans la section 1 de l'ouvrage sur "La causalité physique chez l'enfant", Piaget y mentionne les trois méthodes (1. verbale, 2. mi-verbale et 3. reposant sur de "petites expériences de physique") utilisées pour déterminer les caractéristiques de l'explication physique chez l'enfant, entre 4 et 12 ans. On a là un indice — à côté d'autres — de ce que la "méthode clinique-critique" a pris très tôt, chez son inventeur, une forme concrète qui sera la voie par laquelle seront réalisées les grandes découvertes sur la genèse de la pensée opératoire chez l'enfant.

La deuxième partie de ce document contient le chapitre I de "La causalité physique chez l'enfant". Y sont rapportées les différentes conceptions que les enfants se font successivement de la nature de l'air. Après une période caractérisée par la présence massive d'explications artificialistes et animistes, on trouve, à propos du rapport qu'il peut y avoir entre l'air et le déplacement d'un objet lancé dans l'espace, l'explication par le reflux de l'air provoqué par cet objet comme cause de la prolongation de ce mouvement. Comme le relève Piaget, cette explication par le reflux de l'air était l'une de celles exposées par Aristote dans sa physique (= explication par l'antipéristasis). Piaget reviendra plusieurs fois au cours des chapitres ultérieurs, mais aussi dans son œuvre ultérieure, sur cette similitude entre l'une des conceptions qui semblaient plausibles à une étape marquante de l'histoire de la pensée humaine, et l'explication spontanée des enfants parvenus à un certain niveau de construction de leur compréhension des mouvements des corps physique.

1927.
La causalité physique chez l'enfant.
 Chapitre II: L'origine du vent et de la respiration
Texte PDF mis à disposition le 01.12.2008
 - Présentation
Ce chapitre apporte un complément à l'examen de la nature de l'air traité précédemment. Les explications sur cette origine traversent les mêmes stades que celles données pour la nature de l'air. Pour le cas du vent, ces explications procèdent d'une sorte d'artificialisme initial (le vent créé pour les besoins de l'être humain), à une capacité attribuée aux choses (les arbres, etc.) ou même, étape plus avancée, au vent lui-même, de produire du vent, toutes explications alors teintées d'animisme. Ce n'est que chez un seul sujet de 13 ans que sera trouvée une explication qui cherche à rester sur un plan purement mécanique et ne cherche plus à attribuer des forces substantielles aux objets physiques. Par ailleurs, l'examen des réponses apportées par les enfants sur l'origine de la respiration —en plus de montrer là aussi une progression de l'artificialisme vers des explications qui ne sortent pas du cadre mécanique— permet à Piaget de discuter la conception que des psychanalystes proposent de l'origine de la notion d'âme.

1927.
La causalité physique chez l'enfant.
 Chapitre III: Le mouvement des nuages et des astres
Texte PDF mis à disposition le 09.12.2008
 - Présentation
L'examen des explications du mouvement des nuages et des astres conduit à distinguer 5 étapes. Les premières explications relèvent de la "pensée magique". Ce sont les êtres vivants eux-mêmes qui, en se déplaçant, font que les nuages ou les astres les suivent. La deuxième étape est une combinaison d'animisme et d'artificialisme (nuages et astres ont une capacité interne de se mouvoir, mais ils le font parce que les humains ou d'autres entités pensantes le veulent). Lors du troisième stade, les nuages et les astres se meuvent toujours d'eux-mêmes, mais non plus selon des fins fixées extérieurement, mais selon des fins propres aux choses elles-mêmes ("l'artificialisme est transféré sur les choses elles-mêmes"; les nuages se déplacent selon des contraintes fixées par d'autres êtres, par exemple les astres). Avec le quatrième stade on retrouve l'explication par "antiperistasis": les nuages produisent le vent qui les pousse en avant). Enfin, vers 9 ans, le mouvement des corps inertes reçoit une explication entièrement mécanique, sans plus aucune trace de dynamisme et de finalisme interne.

1927.
La causalité physique chez l'enfant.
Chapitre IV: Le courant de l'eau et les mouvements dus à la pesanteur
Texte PDF mis à disposition le 22.12.2008
 - Présentation
Dans ce chapitre, les questions posées aux enfants de 5 à 11 ans environ portent sur le mouvement des vagues (sur un lac), ou encore de l'eau dans les rivières, mais aussi sur ce qui fait que les nuages ou les astres ne tombent pas, ou au contraire sur la chute d'un objet (un caillou, etc.) lorsqu'on le lâche. A quelques nuances près, on retrouve toujours la même progression entre des explications qui, au départ, sont un mélange d'animisme (force intérieure) et d'artificialisme (cause externe), teinté de finalisme, pour aboutir à la recherche d'une causalité purement mécanique (physique) ne faisant intervenir que le poids et l'inertie, avec des stades intermédiaires dont celui dans lequel on voit à nouveau certains enfants évoquer un double moteur à la fois interne et externe qui rappelle l'antiperistasis d'Aristote.

Un point retient particulièrement l'attention dans ce chapitre. Il concerne une première notion de poids que l'on voit apparaître chez les enfants. Dans le contexte de la chute des corps et plus généralement de la pesanteur, les jeunes enfants ne font pas appel à ce qui apparaît évident aux enfants plus avancés: le poids physique (absolu ou relatif) des objets considérés. Si le soleil, les nuages, etc., ne tombent pas, c'est pour des raisons artificialistes, ou animistes ou les deux: ils le veulent bien, ou ils sont assez fort pour rester en haut. Si, dans ce contexte, le poids peut être évoqué par un jeune enfant, c'est précisément dans le sens où être lourd signifie avoir la force de rester en l'air. Et si c'est la chute d'un caillou qu'il s'agit d'expliquer, le jeune enfant n'évoquera pas le poids en tant que propriété physique, mais des raisons qui pourront relever de l'artificialisme: le caillou veut aller par terre, et il a d'autant plus de force (interne) pour le faire qu'il est lourd, qu'il a du poids. A contrario, le jeune enfant n'évoquera pas la légèreté d'un objet (relativement au milieu ambiant) pour expliquer pourquoi il monte: s'il monte, c'est parce que l'air le pousse (et non pas le fait qu'il est plus léger que l'air). Ce chapitre offre ainsi une première illustration de la façon dont la mentalité du jeune enfant donne une signification particulière à cette notion de poids : celle-ci ne prendra son sens proprement physique que lorsque sera abandonnée cette forme primitive d'explication qui réunit sans les différencier ce qui relève du physique (mécanisme), du vivant (animisme et dynamisme interne) et du conscient (artificialisme et finalisme).

Notons enfin la présence dans ce chapitre d'une expérience présentée qui anticipe une recherche ultérieure sur la chute des corps sur un plan incliné (JP55f): deux objets sont présentés aux enfants qui les reconnaissent correctement, l'un comme lourd et l'autre comme léger. Ces deux objets sont ensuite placés en haut d'un plan incliné et les enfants doivent anticiper lequel parviendra en bas en premier. Avant 6 ans, la plupart des enfants répondent que le plus léger arrivera le plus vite en bas. Dès 7 ans, ils répondront tous que le plus lourd arrivera plus vite en bas. Mais chez ces derniers, avant toute explication purement mécanique, c'est l'idée de force intérieure attribuée aux corps qui explique leur différence de vitesse. Si l'objet le plus lourd arrivera en premier en bas de la pente, c'est qu'étant plus lourd il a plus de force. Comme le résume Piaget, à ce niveau, «le poids implique simplement une force latente, à la fois poussée et résistance, et pouvant être utilisée pour toutes les fins» (p.125). Les enfants entre 7 et 10 ans pourront en effet affirmer, à propos de ces objets lointains que sont les nuages ou le soleil, que c'est parce qu'ils sont lourds, et donc forts, qu'ils ne tombent pas. C'est là tout le paradoxe des explications physiques encore teintées de dynamisme observées chez ces enfants (paradoxe que l'on retrouve d'ailleurs chez l'adulte en raison du caractère profondément anthropomorphique ou subjectif de la notion de poids!).

(Un petit extrait d'un film tourné par Inhelder et ses collaborateurs dans les années 1960 illustre ce que deviendra dans les années 1940-1950 l'expérience dite du plan incliné proposée aux enfants et aux adolescents: Gisèle, 11 ans, et le plan incliné; comme le montre ce film, il ne s'agit plus seulement d'étudier la mentalité enfantine qui sous-tend les explications des enfants, mais également de mettre à jour les "attitudes expérimentales" des enfants et des adolescents, la façon dont ils s'y prennent pour atteindre les lois et les facteurs explicatifs des phénomènes physiques auxquels l'épistémologiste psychologue les confronte…)

1927.
La causalité physique chez l'enfant.
 Chapitre V: La notion de force chez l'enfant
Texte PDF mis à disposition le 01.01.2009
 - Présentation
Les chapitres précédents ont montré comment les enfants expliquent les phénomènes naturels en recourant à des formes d'interprétation artificialiste et animiste avant d'évoquer une forme de causalité mécanique semblable à celle qui domine la pensée commune contemporaine, en passant par une étape intermédiaire faite de dynamisme ou de vitalisme généralisé, lors de laquelle sont massivement évoquées des forces internes aux corps qui viennent s'ajouter aux forces extérieures par lesquelles ceux-ci agissent les uns sur les autres. D'où l'intérêt de ce cinquième chapitre qui aborde de front l'origine et l'évolution de la notion de force chez l'enfant.

Les observations faites par Piaget le conduisent à prendre le contre-pied de la conception de Maine de Biran, qui attribuait cette origine à la conscience première qu'aurait le moi de sa propre force. Dans les faits au contraire, pour expliquer les phénomènes physiques, l'enfant commencerait, "par prêter des forces à tous les corps [pour finir seulement] par découvrir en en lui le moi qui [serait] cause de sa propre force" (p. 142).

1927.
La causalité physique chez l'enfant.
 Introduction à la section II et Chapitre VI: La flottaison des bateaux
Texte PDF mis à disposition le 06.01.2009
 - Présentation
Le présent document contient la brève introduction de la section II de “La causalité physique chez l’enfant” ainsi que le chapitre 6 de et ouvrage.

Alors que la première section de l’ouvrage portait sur le mouvement des corps, ainsi que sur le rôle de l’air ou du poids dans les explications données par les enfants à partir d’un certain niveau de développement, la deuxième section porte successivement sur la flottaison des corps (chapitre 6), les variations du niveau d’eau résultant de l’immersion d’un corps dans un verre d’eau (chapitre 7) et la formation de l’ombre (chapitre 8). En plus de la mise en évidence de stades d’explication relativement à ces trois sortes de phénomènes physiques, Piaget compare, dans cette section, l’évolution des explications avec celle des prévisions que les enfants interrogés sont capables de faire face à ces mêmes phénomènes. Les résultats recueillis dans cette section permettront à Piaget une première prise de position sur la question épistémologique du rapport entre légalité et causalité tel qu’il a été abordé en philosophie des sciences, et en particulier par Emile Meyerson (ce thème sera repris dans les années 1960, à l’occasion des recherches sur les explications causales réalisées au CIEG). La thèse qui sera soutenue ici est celle d’une suite d’actions réciproques entre les progrès des prévisions (donc de la légalité) et ceux des explications (donc de la causalité). On peut se demander si le modèle des interactions entre observations et coordinations qui sera exposé des décennies plus tard dans JP75 n’a pas un lien avec cette première tentative de mettre en rapport ces deux progressions? Mais il y a peut-être dans ces premières tentatives de cerner le rapport entre loi et causalité physiques de possibles apports théoriques qui mériteraient d’être actualisés, comme cette affirmation du chapitre VI (p.179) selon laquelle: «de toutes les relations qu’il a observées, l’enfant tire une notion nouvelle [par exemple la densité], caractéristique de ces relations et c’est cette notion qui sert de support à la déduction»…

En ce qui concerne ce chapitre 6 de “La causalité physique chez l’enfant”, en plus d’apporter des éléments de réponse quant à l’évolution des prévisions et des explications des enfants concernant la flottaison des corps, il contient d’intéressantes informations méthodologiques. Les faits recueillis le sont au moyen de deux démarches: l’une, uniquement verbale, dans laquelle l’expérimentateur psychologue se contente d’interroger les enfants sur la flottaison des bateaux, l’autre, plus concrète, dans laquelle il les confronte à de petites expériences physiques utilisant des bouts de bois, des cailloux, des clous, de petits bateaux en terre glaise construits par les enfants eux-mêmes, etc. Cette deuxième démarche aboutira plusieurs années plus tard aux travaux de Piaget et Inhelder sur la genèse de la dissociation du poids et du volume chez l’enfant (exposés en particulier dans le chapitre 2 de JP55, chapitre qui porte lui aussi sur “La flottaison des corps”). En ce qui concerne les explications recueillies en 1927 à propos de la flottaison des bateaux et autres objets, elles se distribuent en quatre niveaux proches de ceux observés pour les explications du mouvement examinées dans la première section. Le premier stade est celui des explications animistes et artificialistes (voire morales: les bateaux ne doivent pas couler…); le deuxième stade, celui des explications basée sur une notion dynamique de poids liée à celle de force intérieure (le poids des bateaux leur permet de ne pas couler); la troisième étape est celle des explications ne considérant encore que le poids absolu d’un corps, mais qui prennent le contre-pied des précédentes, dans la mesure où c’est au contraire la légèreté des corps qui, à côté de leur mouvement propre, est alors évoquée pour expliquer leur flottaison; enfin le quatrième niveau est celui lors duquel les sujets parviennent à rendre compte de l’ensemble des phénomènes de flottaison grâce au recours à la notion de poids relatif (le poids du corps plongé dans le liquide est mis en rapport avec celui de l’eau).

A noter que l’on trouve déjà dans ce chapitre, ceci en lien avec la question de la flottaison de bateaux en pâte à modeler, le recours à l’expérience —appelée à devenir classique— sur la conservation du poids chez l’enfant: une boule de plasticine change-t-elle de poids ou conserve-t-elle son poids lorsqu’on l’aplatit pour en faire une coupe ou qu’on l’allonge pour en faire un boudin (et qu’on la compare à une boule restée elle inchangée)? Mais trop peu de données sont alors recueillies pour savoir si l’enfant qui affirme que la coupe est plus légère le fait en considérant le poids relativement au volume apparent, espace vide inclus, ou en considérant au contraire une diminution du poids absolu de la plasticine utilisée, ce qui signifierait l’ignorance du principe de conservation du poids chez cet enfant… Piaget annonce déjà à ce propos (p. 174) “une enquête que nous ferons un jour et les résultats paraîtront ailleurs” (dans JP41a; voir aussi la présentation des quantités physiques sur ce site).

1927.
La causalité physique chez l'enfant.
 Chapitre VII: Le niveau de l'eau
Texte PDF mis à disposition le 09.01.2009
 - Présentation
Ce chapitre complète le précédent en interrogeant les enfants sur les effets que l’immersion de différents objets de poids et de volume variés dans un verre d’eau entraîne sur le niveau du liquide. On notera avec intérêt que cette expérience sur la genèse de la différenciation du poids et du volume, et du rôle (ou de l’absence de rôle) respectif que chacun joue dans l’élévation du niveau de l’eau sera reprise dans le cadre des expériences réalisées par B. Inhelder et ses collègues dans les années 1960 (voir par exemple la dissociation poids-volume (stade I)).

En ce qui concerne les réponses prédictives puis explicatives des enfants confrontés à cette expérience, elles se distribuent en trois étapes successives.

Dans la première étape, les enfants fondent non seulement leur explication mais également leur prédiction sur le rôle apporté au poids des objets plongés dans l’eau: un objet petit mais lourd fera monter davantage le niveau d’eau qu’un objet grand mais léger. Après constat, l’enfant n’aura qu’à corriger son jugement quant aux poids respectifs des deux objets pour rendre compatible prédiction (reformulée) et explication.

Dans une deuxième étape, tout en expliquant tout ce qui est observé par la force qu’exerce le poids des corps plongés dans l’eau sur le déplacement de celle-ci (et donc l’élévation de son niveau), l’enfant prédira correctement que l’immersion d’un objet volumineux fera plus monté l’eau que l’immersion d’un objet plus petit (dans cette expérience, à l’exception d’un morceau de bois, les poids relatifs des corps sont suffisamment grands pour que chacun des objets plongés délicatement dans l’eau glisse vers le fond du verre). Par contre, les explications de l’élévation du niveau d’eau reposeront toujours sur une notion dynamique de poids: le poids de l’objet est une force qui agit sur l’eau pour la faire monter. Dans cette deuxième étape, la prévision du phénomène est donc en avance sur son explication, ce que Piaget caractérise aussi comme une avance de l’ “intelligence motrice” par rapport à l’ “intelligence conceptuelle et verbale” (p.192).

Dans la troisième étape, enfin, l’enfant parviendra enfin à attribuer au volume du corps immergé l’explication de l’élévation du niveau d’eau. L’explication rejoint ainsi le niveau atteint par la prédiction, dont elle explicite le “schéma” inconscient qui la guidait.

Les trois dernières pages de ce chapitre contiennent les réponses des enfants confrontés à une expérience complémentaire portant sur l’élévation du niveau de l’eau dans le phénomène des vases communicants. Les conclusions rejoignent celles de la première expérience. L’intérêt principal de cette expérience complémentaire est d’annoncer la future recherche d’Inhelder et Piaget sur “Les vases communicants” (exposée dans le chapitre IX de JP55.

1927.
La causalité physique chez l'enfant.
 Chapitre VIII: Le problème des ombres
Texte PDF mis à disposition le 17.11.2008
 - Présentation
Dans ce chapitre, Piaget examine l'évolution des prévisions et des explications de l'ombre données par des enfants, entre 6 et 10 ans. Dans les premières étapes de leur réponse, leur explication est substantialiste et leur prévision quelconque. L'ombre (par exemple de la main ou d'un livre) est une substance qui peut rester invisible (lorsqu'il fait nuit) et qui est produite soit par une réalité éloignée (le ciel, la nuit, les arbres), soit par l'objet directement concerné (la main, un livre), et ceci sans considération des relations existantes entre la source de la lumière, l'objet qui fait obstacle à sa diffusion et l'ombre elle-même. Lors de l'avant-dernière étape des réponses apportées par les enfants, les prévisions deviennent exactes: l'ombre apparaît du côté opposé à celui où se trouve la source lumineuse, par rapport à l'objet producteur de l'ombre, mais l'explication reste substantialiste: l'ombre est toujours conçue comme une substance produite par la main, le livre, etc., qui se dirige là où il n'y a pas de lumière. Enfin, lors de la dernière étape, le substantialisme cède sa place à une explication fondée sur les relations en jeu (la main, le livre, et., font obstacle à la diffusion de la lumière). Piaget souligne en outre que ces relations intervenaient déjà implicitement dans les prévisions correctes de l'avant-dernière étape. Le passage à l'explication correcte est dû à la conscience qu'en prennent les enfants les plus avancés, ainsi qu'à leur capacité de se décentrer de leur propre perspective pour concevoir le point de vue d'un observateur qui se placerait là où se trouve l'ombre et qui constaterait la présence de l'obstacle empêchant la lumière de se projeter à cette place.

On voit ici que cette enquête sur l'explication de l'ombre annonce les futures recherches sur la représentation de l'espace chez l'enfant, et plus particulièrement de l'espace projectif (JP48a), mais sans que soit déjà présent le modèle du groupement des opérations par lequel Piaget expliquera l'avènement d'une première forme de pensée objective.

1927.
La causalité physique chez l'enfant.
 Introduction à la section III et Chapitre IX: Le mécanisme des bicyclettes
Texte PDF mis à disposition le 27.01.2009
 - Présentation
Dans cette troisième section, Piaget s'interroge sur les explications des machines chez les enfants (bicyclettes dans ce chapitre 9, machines à vapeur dans le chapitre 10, trains, automobiles et avions dans le chapitre 11) . Deux questions sont en particulier soulevées: (1) celle de savoir si l'on retrouve, au début de ces explications, des formes "précausales" (basées sur un mélange d'artificialisme, d'animisme et de dynamisme interne) telles qu'elles sont utilisées jusque vers 8-9 ans pour expliquer les phénomènes naturels (le mouvement des astres, etc.); (2) celle de savoir si l'importance que prend la machine dans la civilisation moderne accélère le développement de l'explication mécanique de ces machines et peut-être même influe sur le passage progressif des formes primitives d'explication vers le type d'explication dominant lié à l'essor de cette civilisation.

En ce qui concerne la bicyclette, c'est vers 8 ans en moyenne que les garçons parviennent à à donner des explications complètement basées sur le mécanisme entièrement visible par lequel l'action sur les pédales d'un tel engin entraîne le mouvement des roues et par là-même celui du véhicule. Chez les filles, un retard de deux trois ans est observé qui s'explique par un intérêt moindre pour ce genre de choses (du moins dans les années 1920!). Il y a donc bien accélération des explications mécaniques par rapport à ce qui est observé lorsque les enfants sont invités à expliquer (ou expliquent spontanément) le mouvement des réalités naturelles (comme les astres ou les nuages).

Notons encore une indication intéressante donnée par Piaget dans ce chapitre. Il y affirme que les faits présentés ici ont été recueillis à la fois à Paris et à Genève. Or, si l'on en croit la liste des collaborateurs présentée au début de l'ouvrage, ce chapitre 9 est le seul qui n'a pas fait l'objet d'une collaboration. Ce recueil a certainement été commencé par Piaget lui-même lors de son séjour d'étude à Paris au début des années vingt. Si cela est exact (comme le suggère d'ailleurs JP22_3, dans lequel il est déjà question de l'explication de la bicyclette chez les enfants), on aurait ici une nouvelle confirmation du caractère systématique et anticipateur du programme de recherches poursuivi par l'auteur en psychologie génétique.

1927.
La causalité physique chez l'enfant.
 Chapitre X: Le moteur à vapeur
Texte PDF mis à disposition le 02.02.2009
 - Présentation
Dans cette recherche sont examinées la progression des explications que les enfants donnent au fonctionnement d'une machine à vapeur (dont le mécanisme visible fait tourner une roue fixée sur un axe relié à la machine). Ce n'est que lorsque la mentalité ou la tendance explicative générale de l'enfant s'affranchit de l'artificialisme et de l'animisme initial que celui-ci s'intéresse au comment des choses. Ceci les conduira, après une étape intermédiaire, à rechercher le mécanisme physique qui relie une bougie vue dans le foyer de la machine à la roue extérieure tournant sur elle-même un certain temps après que la bougie a été allumée.

De manière anecdotique, on peut noter que Piaget lui-même, page 2 de son Autobiographie (années 1896-1914), nous rappelle l'intérêt qu'il avait, lorsqu'il n'était qu'un enfant, pour le fonctionnement des machines à vapeur.

1927.
La causalité physique chez l'enfant.
 Chapitre XI: Les trains, les automobiles et les avions
Texte PDF mis à disposition le 15.02.2009
 - Présentation
Les résultats recueillis à propos de l'explication des mouvements des véhicules à moteur confirment ce qui a été observé pour les bicyclettes. En moyenne, chez les garçons, les explications correctes de ces mouvements précèdent celles des phénomènes naturels: dès 7 ans pour les bicyclettes, 7-8 ans pour les véhicules à moteur, les enfants cherchent à trouver les intermédiaires mécaniques pouvant expliquer les déplacements de ces machines. Pour Piaget, il y a là un indice très fort en faveur de la thèse selon laquelle ce serait "la compréhension des machines qui entraînerait […] la mécanisation de la causalité naturelle et le déclin de l'artificialisme".

On trouve aussi dans ce chapitre l'un des rares passages où Piaget recourt à des souvenirs personnels à des fins de justification. Il rappelle comment lui-même s'est vivement intéressé aux fonctionnement mécaniques des machines jusqu'à vouloir inventer, vers 8-9 ans, une automobile à vapeur. Ce n'est qu'un peu plus tard, vers 11 ans, que son intérêt se déplacera vers l'étude des phénomènes naturels, en y apportant le besoin d'explication hérité de la tournure d'esprit mécanique préalablement acquise.

1927.
La causalité physique chez l'enfant.
 La réalité et la causalité chez l'enfant. Résumé et conclusions
Texte PDF mis à disposition le 23.02.2009
 - Présentation
Cette dernière très longue section résume et conclut non seulement les enquêtes réalisées sur la "causalité physique chez l'enfant", mais également celles sur "la représentation du monde" (JP26". Il est dès lors d'autant plus curieux que Piaget n'ait pas jugé utile de rééditer l'ouvrage sur la causalité, contrairement à celui sur la représentation du monde, qui a connu une troisième édition complétée en 1947, elle-même plusieurs fois rééditée ultérieurement. Peut-être la raison en est-elle que dans les années 1960 plusieurs nouvelles recherches ont été lancées au CIEG sur la genèse des explications physiques chez l'enfant dans le but de déterminer les rapports entre cette genèse et celle des structures opératoires mise en lumière dès la fin des années trente et jusqu'au début des années soixante.
Il est aussi possible que Piaget n'ait pas souhaité une telle réédition en raison de premières suppositions erronées quant aux 2-3 premières années de la vie de l'enfant, période dont il annonce qu'elle devrait faire l'objet d'une enquête afin de déterminer les liens de continuité entre les mécanismes de l'adaptation biologique et les mécanismes de l'adaptation psychologique — en d'autres termes, entre l' "assimilation" et l' "imitation" biologiques d'un côté, et l'assimilation et l'imitation psychologiques de l'autre. (Notons, dans ces conclusions, l'usage du terme "imitation", alors emprunté à F. Le Dantec et à J.-M. Baldwin, en lieu et place de celui d'"accommodation", qui sera adopté dans les travaux sur la naissance de l'intelligence; le terme d'"accommodation" sera cependant déjà utilisé dans l'article sur "La première année de la vie de l'enfant" paru en 1927 qui marque le début de ces travaux!)

Quoi qu'il en soit des raisons pour lesquelles l'ouvrage de 1927 sur "la causalité physique chez l'enfant" n'a pas été réédité, les conclusions qu'il contient valent d'être lues attentivement, autant du point de vue des résultats obtenus quant aux transformations de la mentalité enfantine entre 4 et 11-12 ans, qu'au point de vue de la méthode utilisée pour les obtenir.

(I) En ce qui concerne tout d'abord le résumé et les conclusions relatives aux transformations de la mentalité enfantine, quand bien même ils seront amenés à être complétés par les futures enquêtes conduites au CIEG sur la genèse des explications causales chez l'enfant, ils sont riches de réflexions et de prises de position à plus d'un titre toujours valables.
Piaget présente dans cette dernière section les trois grandes étapes franchies par la mentalité enfantine dans les conceptions qu'elle se fait du réel; trois étapes au cours desquelles se chevauchent ou se succèdent 17 (!) types de causalité, dont, entre autres, (1) la pensée magique (qui mêle sans différenciation le psychologique au physique), le finalisme et le phénoménisme (n'importe quel lien perçu dans un événement peut expliquer cet événement), puis (2) l'animisme, l'artificialisme, et le dynamisme, enfin (3) le début de la causalité proprement physique avec la réaction environnante, premier pas vers la causalité mécanique, mais aussi la causalité par génération (encore teintée d'animisme et de dynamisme) appelée à se transformer en explication par composition atomistique, par raréfication, ou au contraire par condensation, cette évolution finissant par aboutir au type le plus élevé de causalité: "l'explication par déduction logique", qui repose sur des notions (par exemple la densité ou le poids spécifique) abstraites et construites à partir des lois observées dans les phénomènes physiques "en vue de la déduction" (des mêmes lois) et sans être "imposées par les faits" (p. 301).
Piaget revient ainsi sur la question épistémologique des rapports entre légalité et causalité (ou prévision et explication), en rappelant la solution exposée dans la deuxième section de l'ouvrage et en montrant comment légalité et causalité interagissent l'une avec l'autre comme le font l'induction et la déduction auxquelles il est d'ailleurs possible de les assimiler.
Il rappelle comment les lois, avant d'être déduites, entre autres, de notions abstraites telles que la densité ou le poids spécifique, sont engendrées par l'assimilation des faits observés à des "schémas" relevant de l'"intelligence corporelle" et non pas encore conceptuelle (voir à ce sujet le chapitre VII).
Enfin, il propose une interprétation de l'évolution de la mentalité et de la causalité enfantines qui implique aussi bien (1) les échanges sociaux (comme condition de passage de l'égocentrisme à la réciprocité sociale et au relativisme intelllectuel de la pensée) que (2) des mécanismes de construction intellectuelle tels que ceux observés dans la genèse de la déduction (Piaget évoque l'abstraction logique des "logisticiens" qui annonce la future abstraction logico-mathématique et réfléchissante).

(II) Quant aux considérations de méthode présentent dans ces conclusions, elles sont surtout intéressantes dans la mesure où elles permettent de cerner la conception que Piaget se fait alors des rapports entre psychologie et épistémologie. Tout en réaffirmant l'existence d'une continuité entre la psychologie génétique et l'épistémologie (celle-ci portant sur la totalité des connaissances du réel qui se succèdent dans l'histoire de la pensée humaine, mais aussi dans l'évolution de la mentalité enfantine), Piaget juge que les deux disciplines se distinguent par la conception que chacune se fait de la notion de réalité.
L'épistémologie, conçue ici dans la ligne des travaux philosophique et historico-critique de son maître Brunschvicg, aboutit à écarter tout référence à une réalité absolue. A chaque étape de l'histoire humaine comme à chaque étape du développement individuel, les sujets considèrent la réalité qui leur fait face et dont ils font partie comme étant la vraie et seule réalité. L'épistémologie conduit au contraire au relativisme critique en ce sens que le sujet prend conscience que la réalité reconnue comme telle à chaque étape est toujours dépendante de "schémas" de pensée intellectuellement construits pour saisir cette réalité (notons en passant qu'en 1927 encore, Piaget utilise le terme de schéma et non pas celui de "schème" utilisé par la suite).
Par contre, la psychologie génétique s'autorise par méthode à admettre comme réalité "absolue" celle que lui offre l'état actuel d'évolution des sciences de la nature. Ce faisant, et tout en sachant que cette réalité dépend elle aussi des schèmes d'assimilation du sujet) elle peut reprendre à son compte la démarche de la biologie de l'évolution, qui voit dans l'interaction entre les organismes et leur milieu la clé de l'explication de la transformation des espèces.
En d'autres termes, alors que l'épistémologie critique adopte une posture méthodologique qui relève de l'idéalisme critique, la psychologie adopte une posture réaliste-critique, tout en sachant que la connaissance qu'elle produit est aussi foncièrement relative à l'état d'avancement des sciences dont elle elle-même fait partie.
Cette distinction n'empêche par ailleurs nullement Piaget de souligner que les résultats, même limités, de la psychologie peuvent conforter des thèses proprement épistémologiques dans la mesure où ces résultats portent sur une partie — le développement psychogénétique de l'enfant contemporain — de la totalité toujours ouverte des étapes de construction du réel (les étapes appartenant au lointain passé et celles relevant de l'avenir échappant de fait ou de droit à tout examen).
Ainsi, même s'il ne concerne qu'une partie de la courbe totale de l'acquisition des connaissances, l'examen des stades franchis par les enfants suffit à réfuter l'empirisme (aussi bien physique que psychologique) autant que l'apriorisme (identifié ici avec le fixisme, peut-être en partie à tort si l'on considère que chez Kant déjà l'apriorisme n'est pas incompatible avec le constructivisme mathématique et que plus tard la composante historique y sera explicitement intégrée) au profit d'un interactionnisme sujet x milieu appelé à être ultérieurement profondément révisé et complété par un constructivisme issu des futures recherches sur la naissance de l'intelligence sensori-motrice, sur la genèse des structures opératoires de l'intelligence et sur les mécanismes de construction de ces structures.

1928.
Immanence et transcendance
Texte PDF mis à disposition le 05.08.2008
 - Présentation
Dans ce texte, avant de présenter une position personnelle quant à la question de la foi religieuse, Piaget analyse d'un double point de vue sociologique et psychologique la crise que connaît le protestantisme, alors partagé entre deux attitudes face à Dieu, l'une privilégiant la religion de l'immanence (c'est au sein de la pensée que l'être humain découvre des valeurs universelles qui le dépassent et l'obligent), l'autre la dogmatique de la transcendance, la croyance en un être suprême, et la valeur accordée aux dogmes supposés exprimer la volonté de cet être. Il montre comment ces deux attitudes expriment au moins en partie l'évolution des sociétés et le développement psychologique de l'individu. A la fin des années 1920, et pendant les années 1930, Piaget participe ainsi pleinement aux débats intellectuels de la communauté philosophique romande, en assumant son rôle de savant, mais en le complétant par une réflexion de portée philosophique. On le voit à ce titre reprendre à son compte les thèses du protestantisme libéral, qu'il va réinterpréter à partir de sa propre activité de recherche scientifique et en prenant appui sur la conception philosophique de son ultime maître en philosophie, Léon Brunschvicg (conception qui est une sorte de synthèse en l'idéalisme critique de Kant, qui laissait une place à la croyance en un Dieu transcendant, et l'immanentisme de Spinoza; on admirera en passant, à la page 21 du texte de Piaget, la très fine critique qu'il adresse à la conception morale et religieuse de Kant, où l'on y trouve encore, selon lui, un "résidu d'hétéronomie"…). Dès la fin des années trente et les années 1940, Piaget cessera de participer à des débats qui lui paraîtront vains. Mais toutes les recherches (y compris biologiques) et réflexions qu'il ne cessera d'entreprendre jusqu'au terme de sa vie seront en un sens la continuation de cet effort proposé dans les années 1920 et 1930 de résoudre les questions de fond sur la raison humaine, en prenant toujours appui sur les méthodes scientifiques – les seules à pouvoir, sur le long terme, dépasser les particularismes individuels ou sociaux, et à rendre possible une véritable progression des réponses, pour une partie au moins de ces questions.