Fondation Jean Piaget


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Les 5 derniers textes électroniques téléchargés sont :

1932.
Le jugement moral chez l'enfant.
Chap. 1: Les règles du jeu
Paris: F. Alcan, 1932. (2e éd. au contenu identique, Presses Univ. de France, 1957; 3e éd. 1969; 4e éd. 1973; 5e éd. 1978.)
Texte PDF mis à disposition le 17.12.2012

1936.
La naissance de l'intelligence chez l'enfant.
 Chap. 3: Le troisième stade. Les «réactions circulaires secondaires» et les «procédés à faire durer les spectacles intéressants»
Texte PDF mis à disposition le 14.09.2008
 - Présentation
Avec ce chapitre commence la deuxième partie du livre, qui porte sur les adaptations sensori-motrices intentionnelles, en d'autres termes les conduites intentionnelles – l'intentionnalité étant définie ici comme impliquant aux yeux mêmes du sujet ne serait-ce qu'un début de différenciation moyen-fin. Pour le psychologue qui observe la succion du pouce chez l'enfant ou la conduite par laquelle celui-ci cherche à voir ce qu'il entend ou encore ce que sa main saisit, ces conduites sont orientées par le résultat même du schème alors activé. Mais cela ne signifie pas que le sujet ait conscience que le mouvement qu'il accomplit est un moyen d'atteindre un but. Comme l'affirme Piaget dans son introduction à la deuxième partie (p. 133): lorsque, au niveau le plus avancé des réactions circulaires primaires, le sujet "agit sur les choses, c'est simplement pour exercer ses propres fonctions". On verra au cours du chapitre 4 que c'est avec les premières conduites intelligentes que l'on peut attribuer clairement à celles-ci une intentionnalité ou différenciation moyen-fin dans la mesure où le sujet cherchera activement parmi les schèmes qu'il a jusqu'alors acquis ce qui lui apparaîtra alors comme le moyen d'atteindre un but. Mais avant cela, Piaget met en évidence chez ces enfants une nouvelle forme de réaction circulaire, dite secondaire, dans laquelle cette différenciation moyen-fin commence à apparaître sans pour autant que l'on puisse déjà qualifier ces conduites d'intelligentes dans la mesure où le sujet ne fait que répéter, à titre de moyen, une action qu'il vient de faire et dont il s'attend alors à ce que celle-ci reproduise l'effet surprenant ou intéressant tel qu'il a été perçu lors de l'action d'abord produite sans intention. Le critère adopté par Piaget pour distinguer les réactions circulaires secondaires des primaires est "l'action exercée sur le monde extérieur" dans un certain but (p. 141), cela du point de vue même du sujet qui l'accomplit. Illustrons ce point par quelques exemples.

A 3 mois et 5 jours, la fille cadette de Piaget, Lucienne, manifeste son contentement alors qu'elle est dans son berceau. Le mouvement corporel (elle se cambre) par lequel se manifeste ce contentement fait bouger des poupées suspendues au sommet du toit; ce qui renforce son plaisir. Elle continue donc à remuer ses membres, ce qui prolonge le balancement des poupées. Mais à ce niveau, il n'y a pas d'indices que Lucienne bouge son corps dans le but d'agir sur le monde extérieur. Le mouvement des poupées n'est qu'un résultat non intentionnel du mouvement du corps, des jambes et des bras. Par contre, quelques jours après, prenant conscience de l'effet de ses gestes sur les poupées, Lucienne ne se cambre plus comme elle le faisait chaque fois qu'elle était contente. Elle agite visiblement son corps pour faire bouger les poupées. Les mouvements de ses membres changent de nature; ils deviennent action pour agir sur le monde extérieur. Cette action est répétée plusieurs fois et chaque fois Lucienne regarde attentivement le mouvement des poupées, en ne marquant son plaisir que par un léger sourire. Cette réaction circulaire secondaire est ensuite répétée ultérieurement, dans des conditions qui peuvent être légèrement différentes (la réaction circulaire secondaire se généralise à d'autres objets suspendus au toit du berceau, ou simplement au toit lui-même). Des réactions circulaires secondaires plus complexes pourront se greffer sur la réaction initiale. Par exemple, toujours dans le troisième mois, Lucienne utilisera les mouvements fins de ses pieds pour atteindre les objets suspendus et les faire bouger (la même réaction circulaire a été constatée à 5 mois et 8 jours chez Jacqueline; née en hiver, elle a moins eu l'occasion de s'exercer que sa jeune sœur, d'où ce décalage de quelques semaines). Piaget observera également chez son fils Laurent une réaction circulaire voisine, mais qui introduit un intermédiaire supplémentaire: une chaîne que l'enfant peut tirer et qui est reliée à un hochet suspendu au sommet du toit. Alors que le jour précédent, l'action sur la chaîne et l'effet que cela produisait sur le hochet lui échappait, à 3 ans 13 mois il découvre le procédé qui permet cet effet à distance. Au début, c'est par hasard que, saisissant par réaction circulaire primaire ou même par simple réflexe la chaîne, il produit le mouvement et le son du hochet. Mais il répète alors aussitôt l'action qu'il vient de faire (tirer sur la chaîne) et qui a produit ce spectacle intéressant (le mouvement et le son du hochet), cette fois dans le but de reproduire ce dernier.

Ces quelques exemples font clairement comprendre le saut qui existe entre les réactions circulaires primaires et secondaires. Avec les secondes, on est en présence d'une conduite intentionnelle dans la mesure où l'enfant prend conscience de son pouvoir sur les objets, mais sans qu'il ait déjà pleinement conscience du rapport moyen-fin, puisqu'il n'a pas à trouver la solution à un problème, le moyen s'offrant avant même que la fin ait été posée contrairement à ce qui se passera avec les premières conduites intelligentes, lors desquelles il s'agira pour le sujet de trouver le moyen pour atteindre une but qu'il s'est préalablement fixé et dont il ne sait pas au départ comment y parvenir. Toutefois, cette conduite propre au 4e stade qui consiste à rechercher parmi les schèmes déjà acquis ceux qui permettront d'atteindre un but fixé est presque atteinte à la fin de cette troisième étape lorsque, généralisant une conduite telle que bouger ses membres pour faire bouger un objet suspendu au lit, l'enfant reproduira cette même action dans le but de faire se reproduire un spectacle intéressant: le bruit d'un objet éloigné de son lit par exemple. Mais en ce cas, il n'y a pas recherche d'un moyen, car alors l'objet éloigné est sans autre assimilé à l'objet suspendu au toit du berceau. Selon l'expression utilisée par Piaget, on a simplement affaire ici à des "procédés pour faire durer les spectacles intéressants" (p. 152), mais qui annoncent pourtant les premières conduites de coordination moyen-fin. Dans une telle circonstance, le passage à une conduite proprement intelligente exigera que, confronté à l'échec du procédé, le sujet cherche activement parmi ses schèmes acquis un schème ou procédé autre que celui qui a échoué, en l'accommodant aux circonstances. Ce sont de telles conduites qui seront au cœur du prochain chapitre.

1936.
La naissance de l'intelligence chez l'enfant.
 Chap. 2: Le second stade: Les premières adaptations acquises et la réaction circulaire primaire
Texte PDF mis à disposition le 01.09.2008
 - Présentation
Pour Piaget, les premières conduites ou les premiers schèmes acquis commencent dès qu'il y a coordination non héréditairement prédéterminée entre des mouvements ou des actions appartenant à des organes différents, tels que la bouche et la main, ou même dès qu'il y a visiblement effort d'organiser ou de diriger les mouvements d'un seul organe, pour adapter un schème sensori-moteur en voie d'acquisition – par exemple, un regard particulier – à son objet. Mais il est tout à fait conscient de la difficulté de délimiter la transition entre les schèmes héréditairement ou biologiquement organisés et les premiers schèmes acquis. La succion du pouce, lorsqu'elle se fait non pas au hasard des rencontres entre la main et la bouche mais systématiquement, fournit, à ses yeux, l'exemple d'un tel passage: tout psychologue reconnaîtra dans la succion du pouce non pas un instinct, mais une habitude acquise. Déjà, certes, le schème inné de succion se différenciait selon les conditions de son exercice ; mais, au delà des ajustements différenciés, il n'était pas modifié dans son fonctionnement global. En d'autres termes, on avait alors affaire à un schème unique (inné), pouvant certes s'ajuster aux conditions de son fonctionnement (jusqu'à intégrer des signaux étrangers dans le cas d'un réflexe conditionné), mais sans donner naissance à de nouveaux schèmes. Par contre, avec la succion du pouce, un nouveau schème apparaît bel et bien dans la mesure où la finalité ou le principe de fonctionnement de ce schème est la succion du pouce (et non pas du mamelon, ou de tout objet effleurant la bouche). Il y a orientation de la conduite vers ce résultat (serait-ce à défaut de pouvoir réaliser le schème initialement indifférencié de la tétée). Le mécanisme en jeu dans ce passage d'un schème inné (le schème indifférencié de la succion) à un schème acquis (le schème de la succion du pouce) est ce que Piaget appelle, en reprenant et différenciant une notion proposée par James Mark Baldwin, la réaction circulaire primaire pour la distinguer des réactions circulaires secondaires puis tertiaires apparaissant dans la suite du développement (celles-ci seront exposées dans les chapitres 3 puis 5 du livre). De manière générale, par réaction circulaire, il faut entendre le fait que toute nouvelle action qui aboutit à un résultat plaisant, intéressant ou utile tend à être répétée. Le "ré" de "réaction" désigne à la fois ce caractère de répétition et l'effet incitatif qu'a l'action aboutie sur la reproduction de la même action.

L'apparition des premières réactions circulaires primaires productrices de nouveaux schèmes et qui prolongent, en le dépassant, le simple exercice des schèmes réflexes, est liée au degré de maturation du système nerveux (à l'apparition des "activités corticales", p. 48). En d'autres termes, vers 1 mois, le développement héréditaire du cerveau offrirait les conditions cérébrales permettant au sujet l'affranchissement par rapport à l'inné et l'acquisition de premiers schèmes d'action dont l'organisation interne et la finalité ne sont plus héréditairement prédéterminées. En plus du développement cérébral – pour une large part inné ([1]) – qui conditionne cet affranchissement et ces acquisitions, seules relèvent encore de l'hérédité biologique, le besoin de répétition et le caractère autotélique du fonctionnement propres à tout schème, acquis comme inné. Pour Piaget, pour tout schème acquis, tout le reste (c'est-à-dire tout ce qui relève de l'organisation, de la structure et de la finalité qui lui sont propres) résulte des réactions circulaires, de leur coordination et des processus d'assimilation et d'accommodation qui leur sont inhérentes, auxquels s'ajouteront par la suite des processus de construction supérieur (par exemple l'abstraction réfléchissante) liés au développement de l'intelligence représentative et de la fonction symbolique (JP45).

A revenir aux faits, c'est quelques semaines après la naissance de chacun de ses enfants, que Piaget observe chez eux les toutes premières réactions circulaires: ceux-ci s'efforcent de répéter ou de prolonger le résultat d'une association au départ ad hoc entre un schème réflexe et l'objet auquel il s'applique par hasard et qui peut être lié au fonctionnement d'une autre activité innée (ce qui est le cas dans l'exemple de la succion du pouce: d'un côté des mouvements réflexes buccaux, de l'autre des mouvements réflexes diffus, de la tête et des bras). Ce qui oriente à ce tout début des réactions circulaires primaires l'effort de répétition ou de conservation de la conduite en cours n'est cependant pas encore l'objet extérieur en tant que tel (ici le pouce), mais le seul fonctionnement déjà vécu des schèmes activés et associés, en tant qu'il aboutit (dans l'exemple, à la succion du pouce) et procure de ce fait un plaisir fonctionnel ou autotélique. Ainsi, dans le cas de la succion, grâce à cette réaction circulaire et aux assimilations et accommodations réciproques des schèmes réflexes alors en jeu, les mouvement du bras et de la main sont-ils progressivement et activement coordonnés aux mouvements innés de la bouche propre à la succion. En bref, le nouveau schème de succion du pouce résulte de l'effort produit par l'enfant pour que se répète le sentiment diffus éprouvé lors de la liaison, au début purement par hasard, des mouvements du bras et de la main avec ceux de la bouche.

Au delà de cet exemple prototypique du schème de la succion du pouce, d'autres observations illustrent la progression des réactions circulaires primaires en cette deuxième étape du développement sensori-moteur dont l'aboutissement sera l'apparition des réactions circulaires secondaires que Piaget classera dans la troisième étape de ce développement. Piaget s'arrête par exemple longuement sur la façon dont chacun de ses enfants a appris progressivement, toujours par réaction circulaire primaire, à orienter successivement son regard vers différents objets pour les examiner tour à tour, ou bien à suivre avec attention un objet du regard lorsqu'il est en mouvement, sans pour autant déjà s'intéresser à ces objets en tant que réalité externe, mais seulement en tant que "tableaux sensoriels" sans extériorité. En fonction des particularités des objets regardés, le schème initialement indifférencié et "indifférenciant" de la vision donne naissance, toujours par réaction circulaire primaire, à de multiples schèmes tels que: regarder tel objet particulier s'offrant ou non au regard et vers lequel l'attention de l'enfant se porte plusieurs fois par jour (en proportion du besoin de fonctionner de ce schème acquis), par exemple tel objet suspendu au sommet du berceau, que l'enfant peut reconnaître et distinguer d'un autre objet pareillement suspendu, ou regarder "jusqu'à plus soif" les parties saillantes d'un objet, ou encore suivre des yeux tout objet ou tel objet particulier en mouvement (y compris les personnes, ce d'autant plus si celles-ci, ou le biberon, sont devenus par ailleurs, dans d'autres contextes de fonctionnement, des indices pour le schème de la nutrition), etc. Cette multiplication des schèmes de vision issue de la multiplicité des objets et des situations dans lesquelles se produisent les réactions circulaires primaires propres à la vision va dès lors de pair avec la multiplication très rapides des tableaux visuels – encore sans extériorité – auxquels s'accommodent chacun des schèmes qui les assimilent en les différenciant. Il en va d'ailleurs de même pour les sons simplement entendus, ou bien entendus et imités, ou bien encore originellement produits par le bébé à partir des deuxième ou troisième mois. Les réactions circulaires qui les concernent amènent un enrichissement également rapide de l'univers sonore.

A un niveau encore un peu plus avancé de construction des conduites primaires, chaque tableau ou chaque complexe intersensoriel qui alimente tout schème issu de la coordination active (c'est-à-dire non réflexe) de plusieurs schèmes intervenant dans une réaction circulaire primaire (vision x audition, vision x préhension, etc.) commence à s'objectiver, à devenir réalité externe, pour le sujet, sans pour autant qu'il devienne déjà indépendant de l'activité en cours (c'est-à-dire qu'il soit considéré par ce sujet comme existant indépendamment de l'action dans laquelle celui-ci est engagé, contrairement à ce qu'il adviendra quelques mois plus tard, avec l'acquisition de la notion d'objet permanent). Ce qui motive les réactions circulaires primaires et les schèmes qui en sont issus n'est plus seulement le plaisir autotélique lié au déroulement de l'action tout entière dans laquelle s'insère l'objet qui l'alimente, mais aussi l'intérêt porté à ces tableaux sensoriels en voie d'objectivation et que l'enfant sait alors reconnaître en tant qu'aliment du schème activé: produire et entendre un son particulier, tourner son regard et regarder un objet produisant un son à tel ou tel endroit, voir un objet saisi ou au contraire saisir un objet vu, apporter à la bouche et sucer un objet saisi, etc.). Ces derniers exemples, et bien d'autres encore, minutieusement décrits et analysés par Piaget dans ce chapitre, illustrent la fécondité de ce premier type de réaction circulaire constitutif non seulement des premières habitudes se différenciant de plus en plus clairement des schèmes réflexes dans les deuxième et troisième mois après la naissance, mais aussi de connaissances empiriques et pratiques également élémentaires acquises tout au long de la vie d'un individu, alors même que celui-ci aura développé des mécanismes plus puissants de création de schèmes, dont les réactions circulaires et tertiaires apparaissant au troisième puis au cinquième niveau de développement des conduites sensori-motrices.

Pour souligner toute la finesse des analyses faites par Piaget des nombreuses observations effectuées par lui, avec l'aide de son épouse ([2])), il convient de mentionner que ce ne sont pas moins de cinq sous-niveaux qui sont distingués par lui dans la progression des conduites de préhension, à partir de la conduite réflexe innée jusqu'aux coordinations sensori-motrices primaires les plus avancées, telles qu'elle se manifestent dans le cas de la coordination vision-préhension complète qui se traduit par le fait que l'enfant peut tout aussi bien saisir ce qu'il voit (donc diriger visuellement la préhension) et non plus seulement voir ce que ses mains saisissent.

Pour terminer ce long résumé, notons enfin que ce chapitre, comme la plupart des autres, contient de précieuses considérations de méthode. Mentionnons-en une, qui vaut son pesant d'or, à propos de la signification qu'il convient de donner aux premiers sourires des enfants. En illustrant son propos par quelques observations faites sur ses trois enfants, Piaget considère que ces premiers sourires n'ont pas une fonction primitivement sociale mais ne font qu'exprimer la satisfaction que l'enfant de quelques jours ou quelques semaines peut ressentir lors de l'aboutissement d'une action réflexe ou d'un schème acquis par répétition circulaire primaire (que celui-ci implique la présence d'une personne ou non). Pour appuyer son choix qui prend le contre-pied de celui de Charlotte Bühler qui soutenait l'autre interprétation selon laquelle le sourire a dès le départ une fonction sociale, il cite (p. 69) une critique que le psychologue C.W. Valentine avait déjà opposée à en 1930 à la psychologue autrichienne. Ce à quoi celle-ci avait répliqué "en opposant les statistiques sur lesquelles elle se fonde aux quelques observations recueillies" par son critique. Mais pour Piaget, une telle réplique n'a pas la portée que lui attribuait son auteur, dans la mesure où "une observation bien prise, et surtout lorsqu'elle est due à un aussi bon observateur que C. W. Valentine, prime toutes les statistiques" (p. 70). Cette prise de position rejoint ainsi la thèse partagée par des savants et des philosophes des sciences de renom selon laquelle une et une seule expérience cruciale bien conduite suffit à renverser une induction statistique.

[1] Extrait d'un entretien de Piaget avec Gilbert Voyat et Bärbel Inhelder (1979).
[2] Extrait d'une émission DESTINS, de Jean Dumur – TSR.

1936.
La naissance de l'intelligence chez l'enfant.
 Chap. 1: Le premier stade: l'exercice des réflexes
Paris et Neuchâtel: Delachaux et Niestlé (éd. 1977), pp. 26-47.
Texte PDF mis à disposition le 11.08.2008
 - Présentation
Dans ce chapitre, Piaget porte son attention aux nombreuses activités innées observées chez ses trois enfants dans les heures, les jours et les semaines qui ont suivi leur naissance. Ces activités dites réflexes (succion, préhension, mouvements des bras, des jambes, de la tête, du torse, vision, audition, etc.) et qui sont plus ou moins diffuses sont au point de départ des premières conduites psychologiques et, par ce biais, de toutes les acquisitions psychologiques ultérieures. Dans la mesure où elles sont exercées par l'enfant, elles donnent lieu en effet à des ajustements (non héréditairement prédéterminés) aux conditions et aux milieux dans lesquels elles se réalisent. Tout comportement ou schème réflexe qui aboutit tend alors à se répéter et à se renforcer en raison de la satisfaction que procure cet aboutissement ou même le simple exercice du schème. Ce faisant, les activités innées tendent d'elles-mêmes à se différencier, par accommodation aux conditions de leur accomplissement ou aux objets "qui font office d'excitant" (p. 35). Cette différenciation des schèmes innés se traduit alors, pour le sujet, par une différenciation de l'impression sensorielle globale ressentie lors du fonctionnement du schème, sans que l'on puisse déjà, sur la base des comportements observés à ce premier niveau de développement, attribuer à ce sujet la perception de tableaux sensoriels détachés de cette impression globale. Pour prendre l'exemple du schème prototypique de succion, une telle différenciation se produit lorsque celui-ci s'applique au sein maternel, à la tétine, ou, au contraire, à un objet non nutritif. En même temps que cette accommodation différenciatrice, il y a assimilation généralisatrice (dans l'exemple de la succion, le schème fonctionne par incorporation d'objets de plus en plus nombreux), et assimilation récognitive (comme indiqué ci-dessus, l'enfant en vient à différencier les conditions différentes dans lesquelles le schème fonctionne; l'impression sensorielle globale qu'il ressent est différente et il reconnaît cette différence: s'il a faim, il pleure lorsqu'il tète autre chose que le mamelon ou la tétine du biberon).
(Précisons que, pour Piaget, il est tout à fait possible, comme il le dira au chapitre 4 de l'ouvrage, que des acquisitions de niveau n+1 apparaissent déjà au niveau n auquel se situe de manière générale un sujet; ce à quoi il s'oppose c'est la thèse selon laquelle ce sujet pourrait acquérir des comportements de niveau n+1 sans avoir préalablement atteint le niveau n. En conséquence, il se pourrait tout à fait que certaines habitudes acquises caractéristiques du niveau 2, telles qu'elles seront présentées dans le prochain chapitre, apparaissent dès la première étape du développement sensori-moteur, c'est-à-dire dans ces premières semaines qui suivent la naissance et lors desquelles Piaget observait seulement chez ses enfants des schèmes réflexes et une différenciation de ces schèmes en fonction de la variation de leurs conditions d'exercice.)

1936.
La naissance de l'intelligence chez l'enfant.
 Avant-Propos et Introduction
Paris et Neuchâtel: Delachaux et Niestlé (éd. 1977), pp. 5-24
Texte PDF mis à disposition le 02.07.2008
 - Présentation
Piaget expose dans son chapitre d'introduction sa conception de la continuité fonctionnelle entre le biologique (plus précisément les invariants fonctionnels physiologique de toute organisation vivante lors de ses échanges matériels avec le milieu) et le cognitif (les invariants fonctionnels propres aux schèmes d'action par lesquels tout organisme agit sur et dans son milieu). Dans les deux cas on a affaire à un double processus (1) d'assimilation du milieu soit aux cellules organiques soit aux schèmes d'action (y compris de perception) et (2) d'accommodation du fonctionnement et de l'organisation de ces cellules ou de ces schèmes aux pressions ou aux modifications du milieu avec lequel l'être vivant interagit soit sur le plan physiologique (ingestion, etc.), soit sur le plan du comportement (rapprochement, éloignement, saisie, etc.). Est présenté aussi dans ce chapitre le parallélisme des solutions biologiques et cognitives possibles au double problème de l'adaptation des organismes à leur milieu et des activités du sujet (en tant qu'être connaissant) au monde extérieur. Dans cette introduction, ce sont cinq types de solutions possibles – du lamarckisme et de l'associationnisme au relativisme biologique et au relativisme psychologique (qui plus tard prendra la forme du constructivisme), en passant par les conceptions préformistes ou aprioristes, ou encore les conceptions accordant une place privilégiées à la dialectique mutation (ou tâtonnement) et sélection après coup – qui sont décrits ; dans d'autres ouvrages ou articles le décompte et la présentation seront un peu différents. Le premier exposé de ce parallélisme, qui illustre d'une point de vue épistémologique la continuité du biologique et du cognitif, a été formulé dès les années 1920, en particulier dans JP29_1, Piaget reviendra bien plus tard, dans "Biologie et connaissance" sur cette double continuité de la vie et de la connaissance, des conceptions biologiques et des conceptions psychologiques, en prenant appui sur les progrès de la biologie et de la psychologie génétique. Toujours en lien avec ce parallélisme, on relèvera que l'auteur ne manque pas dans cette introduction de résumer à l'attention de ses lecteurs le résultat de ses recherches sur l'adaptation des limnées aux eaux agitées des grands lacs suisses.

Enfin, en conclusion de cette introduction, Piaget mentionnera brièvement l'un des deux ou trois thèses les plus profondes de son épistémologie – thèse portant sur la double direction de la progression de l'intelligence qui, d'un côté, produit une connaissance et des explications de plus en plus objectives de la "réalité extérieure" (notion à entendre dans un sens en accord avec le constructivisme), et de l'autre prend une conscience toujours plus profonde des mécanismes les plus généraux producteurs d'organisations vivantes pouvant s'adapter à leur milieu.


Les 5 derniers textes mis à disposition sont :

1961.
(EEG 14) Épistémologie des mathématiques. Partie II.
Chap. 10: Les problèmes psychologiques de la pensée «pure»
In volume 14 des Études d’épistémologie génétique (partie II), pp. 242-276), Paris: Presses Universitaires de France, 1961
Texte PDF mis à disposition le 28.07.2014

1961.
(EEG 14) Épistémologie des mathématiques. Partie II.
Chap. 9: Problèmes généraux de la pensée logico-mathématiques. B) Evidence, intuition et invention
In volume 14 des Études d’épistémologie génétique (partie II), pp. 205-241), Paris: Presses Universitaires de France, 1961
Texte PDF mis à disposition le 07.07.2014

1961.
(EEG 14) Épistémologie des mathématiques. Partie II.
Chap. 8: Problèmes généraux de la pensée logico-mathématiques. A) Le problème des structures
In volume 14 des Études d’épistémologie génétique (partie II), pp. 176-204), Paris: Presses Universitaires de France, 1961
Texte PDF mis à disposition le 16.06.2014

1942 (traducido al español por Luis Lam, Perú).
Las tres estructuras fundamentales de la vida psíquica: ritmo, regulación y agrupamiento
In Revue suisse de psychologie et de psychologie appliquée, n. 1-2, pp. 9-21. (Publié aussi dans Le fontionnement mental /sous la dir. E. Schmid-Kitsikis, M. Perret-Catipovic et S. Perret-Vionnet. Neuchâtel; Paris: Delachaux et Niestlé, 1991, pp. 67-86.)
Texte PDF mis à disposition le 26.05.2014

1961.
(EEG 14) Épistémologie des mathématiques. Partie II.
Chap. 7: Les leçons de l’histoire des relations entre la logique et la psychologie
In volume 14 des Études d’épistémologie génétique (partie II), pp. 149-175), Paris: Presses Universitaires de France, 1961
Texte PDF mis à disposition le 23.05.2014
 - Présentation
[Présentation FJP, version février 2014]

Ce texte est le premier des six chapitres rédigés par Piaget composant la deuxième partie du volume 14 des Etudes d’épistémologie génétique ayant pour objet l’examen des rapports entre "Épistémologie des mathématiques et psychologie" (composée elle aussi de six chapitres, la première partie du volume 14 a été rédigée par le logicien W. Beth, hormis une brève note finale sur « l’idée de machine à penser » dont J.B. Grize est l’auteur). Dans ce premier des six chapitres, après avoir retracé les trois étapes de l’histoire des relations entre la logique et la psychologie, Piaget expose les raisons pour lesquelles la résolution objective de problèmes épistémologiques relatifs aux sciences logiques et mathématiques exige le recours à la psycho(-socio)logie expérimentale et génétique —à laquelle on peut ajouter les disciplines historico-critiques et sociogénétiques— lorsque ces problèmes soulèvent des questions de faits (les vérités logico-mathématiques qui s’imposent à tous les niveaux de développement de la pensée logique et de la pensée mathématique apparaissant pour le psychologue qui les étudient comme des «faits normatifs»). C’est le cas par exemple des réponses à apporter aux questions de l’origine épistémologique des vérités logiques et mathématiques (à distinguer des questions de fondement logique recourant aux seules méthodes déductives).




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[…] même si l’ontogenèse n’est pas une récapitulation exacte et détaillée de la phylogenèse, à cause des différences de vitesses et des courts-circuits possibles, sans parler des néo-formations, il n’en reste pas moins que, dans les grandes lignes, l’embryon d’un chat commence par ne présenter que les caractères d’un être vivant et même unicellulaire, puis ceux d’un animal, puis seulement d’un vertébré, etc., et tout à la fin d’un Félidé et d’un chat.